Secteur Revue Relations

DOSSIER : Politique du temps

Le secret de l’Arche

Par : Pierre Bélanger

L’auteur, jésuite, est spécialiste en communications sociales

Quand Jean Vanier te regarde, tu as toute son attention, c’est comme s’il te disait : « Tu comptes à mes yeux, tu vaux la peine que je t’écoute », s’exclame Éric, « as­sistant » de l’Arche, lors d’entretiens pour une émission sur cette asso­ciation internationale, fondée par Jean Vanier, au service des personnes han­dicapées mentales. Jean Vanier ne voulait pas qu’on fasse une émission sur lui. Ce qui importe à ses yeux ce sont les personnes auxquelles il a consacré sa vie. Son témoignage en faveur des oubliés de nos sociétés a été fort et interpellant.

L’émission donnait aussi l’occasion à un bon nombre de personnes en­­gagées concrètement à l’Arche de témoigner de ce qui les anime. Ce qui a frappé, c’est d’abord et avant tout la fraîcheur, la transparence, la qualité du regard des assistants et assistantes, de ceux et celles qui animent les foyers. C’est aussi le caractère franc, ouvert, généreux de leur sourire. Déjà, en salle de montage, le producteur ne pouvait retenir son émerveillement devant ces yeux et ces sourires. Il disait : « Ils sont beaux! » Il lui était difficile de croire que « des belles filles comme ça » aient choisi de se dédier au service de personnes handicapées.

Comment comprendre, en effet, que jeunes gens et jeunes filles qui semblent avoir tous les atouts nécessaires pour « réussir » dans la société compétitive où nous vivons, choisissent la voie du service discret, l’humble et exi­geant partage de leur vie quotidienne avec des personnes en apparence li­mitées à bien des égards? La réponse se trouve probablement dans le regard et le sourire de Jean Vanier lui-même. Cet humaniste, ce chrétien a permis à ceux qui l’ont côtoyé de saisir que l’es­sentiel de la vie et du bonheur est dans la manière d’entrer en relation les uns avec les autres. En ce sens, la beauté des assistants trouve ses racines dans la vérité, la générosité, la force de l’amitié que les personnes handicapées elles-mêmes offrent à ceux et celles qui se lient d’amitié avec elles.

Jean Vanier prêche par l’exemple, par les choix radicaux qu’il a faits, par l’amitié qu’il offre – plus souvent par son regard et son sourire que par ses discours. Fils d’un gouverneur général, ancien officier de marine, diplômé de la Sorbonne puis professeur de philosophie, il n’a pas renié son passé mais l’a transformé en un terrain d’où a pu jaillir une source d’humanité qui ne trompe pas. Par ses choix, il rame à contre-courant d’une société matéria­liste et « libérale » dans laquelle la valeur des personnes se mesure à leur productivité. Ces choix attirent pourtant des gens – des jeunes spécialement – qui pourraient jouer le jeu de la course à l’argent mais qui optent pour un bonheur simple et partagé.

C’est sans doute là que réside « le secret de l’Arche ». La découverte que tout est question de relations, de con­fiance; la découverte que si, au point de départ, on pense aller à l’Arche pour aider les personnes handicapées, on se rend compte que par la qualité des relations humaines, c’est l’assistant qui reçoit plus qu’il ne donne; c’est la personne handicapée qui révèle un sens à la vie. Car ce qui nous permet de gran­dir, d’être heureux, de sourire pour vrai, c’est d’aimer et de se savoir aimé. Procurer cette chance à des gens qui ont toujours senti qu’on ne les aimait pas, à cause de leur handicap, c’est se permettre à soi-même de dépasser ses limites et d’expérimenter la joie d’être aimé à son tour. C’est aussi contester une société centrée sur l’avoir et opter pour l’être, ce qu’on peut lire dans les regards et les sourires qui percent l’écran par la beauté qu’ils reflètent – sans le moindre maquillage.

Nous ne sommes pas tous appelés à partager nos journées avec des personnes qui ont une déficience intellectuelle – Jean Vanier est le premier à le concéder. Cependant, le secret de l’Arche, reflété par les visages de ceux et celles qui y vivent, mérite d’être découvert par tous puisqu’il ouvre le chemin de relations humaines véritablement sa­tisfaisantes, la direction vers un monde de respect, d’amitié, d’amour. On ne fait pas la guerre à ceux qu’on aime! Cette leçon d’amour, des personnes blessées et écartées de la course à la performance peuvent la donner mieux que bien d’autres.