Secteur Revue Relations

DOSSIER : Actualité de l'anarchisme

Actualité de l'anarchisme

Relations no 682
février 2003


Le principe de la non-violence

Par : Xavier Bekaert

L’auteur est membre de la Fédération anarchiste francophone

Alors que les pratiques actuelles du mouvement anarchiste sont plutôt à caractère non violent (manifes­tations, occupations, boycotts, désobéissance civile…), une image subsiste dans l’esprit populaire, celle de l’« anarchiste » tout de noir vêtu et cachant une bombe sous sa cape. Cette image trouve son origine dans l’Europe de la fin du XIXe siècle. Si l’on considère sa courte histoire et le nombre de victimes provoquées par l’anarchisme, on peut s’étonner qu’il soit constamment identifié à des attentats.

Il convient donc de replacer ces attentats dans leur contexte, soit des conditions de misère effroyables des ouvriers conjuguées à la répression féroce du mouvement révolutionnaire (telle la « Semaine sanglante » qui acheva la Commune de Paris). Très vite, nombre de théoriciens anarchistes, tels que Kropotkine et Malatesta, dénoncèrent l’échec des attentats individuels. Contrairement aux espoirs que les gestes de Ravachol et de ses émules avaient pu soulever sur le moment parmi les partisans de la voie insurrectionnelle, aucune prise de conscience collective ne s’était produite au sein des mas­ses ouvrières.
La répression qui suivit les attentats marqua la fin d’une époque : les anarchistes furent pourchassés, arrêtés, guillo­tinés, et leurs journaux interdits. La majorité des anarchistes s’investirent alors au sein des organisations syndicales naissantes dans lesquelles ils ont joué un grand rôle en y insufflant les pratiques de l’action directe (grève sauvage, sabotage, boycott, grève générale, etc.) et en prônant l’indépendance vis-à-vis des organisations politiques.

Les théoriciens de l’anarchisme insurrectionnel s’accordent tous sur le fait que la violence n’est ni utile ni souhaitable pour la révolution libertaire; seulement, elle leur apparaît comme une étape inévitable dans le premier mouvement du pro­cessus révolutionnaire, puisque les dominants feront im­manquablement usage de la force pour défendre leurs in­té­rêts. Il est cependant très important de constater leur rejet unanime de l’emploi de la terreur (c’est-à-dire la violence froide et organisée) pour défendre la révolution victorieuse, car l’usage de la terreur ne peut qu’entraîner une contre-révolution de fait, comme l’histoire n’a hélas eu de cesse de le démontrer!

Un courant révolutionnaire non violent, quoique restreint, a toujours existé au sein du mouvement libertaire. Bien que méconnues, les figures marquantes abondent dans ce courant : l’américain Benjamin Tucker, l’écrivain Han Ryner, l’individualiste E. Armand, le pacifiste Barthélemy De Ligt, le poète Paul Goodman. Parmi les précurseurs de l’anarchisme, on trouve trois auteurs ayant profondément influencé Gandhi lorsqu’il théorisa son engagement non violent : Étienne de La Boétie, Henry Thoreau et Léon Tolstoï. Tous trois dénoncèrent avec virulence le lien inextricable entre pouvoir et violence. Ils analysèrent également la servitude volontaire des peuples comme condition indispensable au maintien de la domination,  aucun pouvoir ne pouvant se maintenir sans un soutien actif ou résigné de la part des citoyens. Et puisque le fondement ultime de la domination n’est pas tant la force des armes que l’obéissance consentie aux gouvernants, les anarchistes non violents suggérèrent une voie d’accès à la liberté sans usage de violence : la désobéissance sociale et le refus de coopération.

Les anarchistes pacifiques insistent sur la différence entre violence défensive et violence offensive, et ne condamnent pas l’usage de la violence dans l’absolu, du haut de grands principes moraux ou religieux. Ils s’accordent cependant pour dire que la violence ne peut constituer un remède au problème social ni être une base de l’anarchisme. La violence entraîne toujours une violence en retour, ce qui conduit à un enchaînement sans fin que seul le rejet de la violence peut briser. Le courant non violent se base sur le principe fondateur de l’anar­chisme, soit la nécessaire adéquation entre la fin et les moyens. Alors que les mouvements politiques ont pour but de conquérir le pouvoir, l’anarchisme est le seul mouvement d’idées visant à abolir toute forme de domination. Son principe stratégique d’adéquation des moyens avec la fin le distingue des autres courants de pensée (à l’exception de la non-violence). Il a conduit les libertaires de toutes les époques à rejeter la structuration hiérarchique de leur mouvement ainsi que toute participation aux structures étatiques. Dans le but de réconcilier l’anarchisme avec son principe fondateur, le courant pacifique rejette la violence comme moyen de transformation sociale.

Comme on peut le constater, le débat sur la question de la pertinence de la violence comme outil de propagande et de transformation sociale n’a eu de cesse de traverser le mouvement anarchiste depuis ses origines.