Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

Le Gesù, un pont entre l’art et la société

Par : Daniel Leblond, s.j.

L’auteur, jésuite et artiste, a été directeur artistique du Centre de créativité de l’église du Gesù, de 1991 à 2006
 
Il y a 30 ans, je rentrais au pays après avoir étudié le cinéma à l’École des hautes études supérieures cinématographiques, à Paris, et réalisé un premier film inspiré par le monde de la rue, tout particulièrement celui impitoyable de la prostitution. Une question me taraudait : comment et pourquoi peut-on faire vivre à des êtres humains des situations telles que leur humanité est mise totalement de côté ? Je désirais ardemment trouver la réponse et le moyen de changer quelque chose à ce monde. Cela contribua à la naissance du Centre de créativité de l’église du Gesù, laquelle célèbre son 150e anniversaire en 2015-2016.
 
Le Gesù a toujours eu cette volonté d’accueillir des artistes, depuis son premier amphithéâtre (1865), avec la troupe du père Joseph Paré (1923), jusqu’à la première Nuit de la poésie (1970), par exemple. Ce désir est toujours motivé par des convictions spirituelles et sociales qui sont en fait une seule et même conviction. Malgré le terrorisme qui frappe de nouveau et de manière extrêmement violente ; malgré les injustices qui s’intensifient et l’exploitation de l’être humain qui se raffine ; malgré le fait que notre planète soit meurtrie de manière systématique ; l’humain est toujours là à créer des chorégraphies, des peintures, des sculptures, de la musique, des pièces de théâtre… Au Gesù, nous sommes présents depuis plus de 20 ans pour soutenir l’expression vitale des artistes, qui permettent de poser un regard différent sur le monde, source de prise de conscience et d’engagement. Notre démarche, qui cherche à redonner des espaces d’intériorité à notre monde, se situe au cœur des enjeux de notre société.
 
Ainsi, les nouveaux rituels – où se mêlent la parole, le chant la danse –, vécus dans le cadre du programme Art et spiritualité, offrent des moments de recueillement. Nous n’avons que peu d’occasions de nous retirer ainsi de la cohue, de cesser d’être le jeu de forces extérieures qui épuisent nos sens, nos nerfs et notre capacité de faire de réels choix qui répondent à notre désir d’être et de vivre. Ces expériences vécues sont aussi des lieux d’inclusion. Croyants et non-croyants deviennent acteurs d’une expression commune de leur expérience intérieure. Nous vivons alors dans un espace de rapprochement et de reconnaissance mutuelle de ce qui nous unit.
 
Nous avons toujours essayé, avec nos pauvres moyens, d’offrir une alternative à la culture de masse qui contribue trop souvent à endormir la société. Nous le faisons surtout en diffusant des productions artistiques qui sortent des sentiers battus, entre autres : une pièce de théâtre sur la guérison, montée par une communauté autochtone ; un théâtre chorégraphique qui traite de la situation dans les pensionnats autochtones, suivi de moments de partage intense ; une chorégraphie qui recrée l’harmonie vécue il y a longtemps – trop longtemps – entre juifs, chrétiens et musulmans en Andalousie ; une exposition en collaboration avec Amnistie internationale traitant du mariage forcé des jeunes filles dans les pays d’Asie et d’Afrique ou encore celle réalisée par le Centre justice et foi sur la vie et l’intégration de personnes musulmanes au Québec.
 
Ce désir de questionner notre société et de faire jaillir des espaces de réflexion et de conscientisation nous a permis de nous impliquer directement dans certaines causes sociales, en accueillant des soirées-bénéfices, des conférences, des tables rondes…
 
Pendant des années, en collaboration avec la Société des écrivains canadiens, nous avons donné la parole aux poètes – une parole vivante décapante, à mille années-lumière de celle véhiculée par les médias ! Ces dernières années, c’est la parole de slameurs qui se fait entendre au Gesù, même à l’intérieur de nos célébrations eucharistiques. Que serait notre société sans nos poètes ?
 
Nous avons aussi la chance d’accueillir des artistes en résidence dans l’église du Gesù, notamment Le Vivier. La plongée en soi, dans l’acte de création, loin d’être un repli sur soi, est une féroce confrontation avec ses limites et ses manques, un combat exigeant qui ouvre, à la fin, à des retrouvailles sensibles avec l’univers et l’humanité. Au Gesù, nous offrons la possibilité de travailler dans un lieu patrimonial unique, porteur aussi du silence de ceux et celles qui sont venus y prier, y pleurer et se réjouir. Les artistes le sentent, le vivent et nous le redonnent à travers leurs œuvres d’art de telle manière que notre tradition trouve des chemins nouveaux d’actualisation. C’est notre manière de répondre à ce sentiment de rupture violente avec notre passé religieux et avec la culture qui nous a précédés.
 
L’artiste peut sembler vivre loin des enjeux de notre société. Pourtant, il n’en est rien. Par sa sensibilité, il porte un regard différent sur le monde et, au fond de lui, il porte un besoin vital, celui de dire et d’exprimer à sa manière son vécu. Si nous lui reconnaissons le droit et la liberté de le faire et si nous prenons le temps de l’écouter ou de le voir, il nous permettra de nous retrouver en nous-mêmes, de mieux nous comprendre, d’ouvrir des voies nouvelles vers un avenir meilleur et de nous y engager avec d’autres.