Secteur Revue Relations

DOSSIER : La retraite: une responsabilité collective

Le français est ma langue

Par : Naïm Kattan

Le français est ma langue. Une langue que j’ai choisie. L’arabe, ma langue maternelle, a été celle d’avant, celle dans laquelle j’ai publié à 14 ans ma première nouvelle, à Bagdad. Parti à Paris faire mes études à la Sorbonne, j’ai continué à écrire en arabe comme correspondant d’un quotidien irakien et collaborateur d’une revue libanaise. Puis, j’ai commencé à écrire des articles dans des journaux français. Mais c’est à mon arrivée à Montréal, en 1954, que j’ai décidé de faire du français ma langue.
 
Mon rapport avec la langue française remonte à l’adolescence, période marquée par la révélation de l’Occident, la découverte de la liberté, de l’affranchissement et le désir de départ. Ainsi, Les nourritures terrestres d’André Gide fut un appel à prendre le large et La condition humaine d’André Malraux, une prise de conscience du monde et de l’universalité de la langue.       
 
J’ai passé près de 20 ans à pratiquer ma nouvelle langue comme journaliste. Tout ce temps, l’écrivain était confiné au silence. Ce n’est qu’en 1971 que j’ai publié mon premier livre Le réel et le théâtral, un essai où je tentais de décrire mon passage d’un univers à un autre, du Proche-Orient à l’Amérique du Nord en passant par l’Europe. Il ne s’agissait pas simplement pour moi de changer d’instrument de communication. Franchir le seuil de la littérature était ardu. Je tentais de faire mon entrée dans un monde comme héritier de Racine, de Proust, de Camus. Une incroyable richesse qu’il me fallait désormais vivre et, surtout, mériter.
 
J’étais débarqué à Montréal, une ville à majorité francophone, composée d’hommes et de femmes dont les ancêtres avaient choisi de s’installer sur une terre déjà peuplée dont ils tentaient de soumettre non pas uniquement la nature, mais également une population appartenant à un autre horizon. Cette ville serait la mienne dans son apparente étrangeté et fermeture.
 
Pour pouvoir y pénétrer, c’était à moi de frapper aux portes. Je commençai par explorer la langue qui m’avait conduit à cette terre, la littérature étant ma ligne conductrice et, au départ, mon abri. Je me suis ainsi initié à un héritage qui s’est ajouté à celui de la France, déjà reconnu sans contredit. De Roger Lemelin à Saint-Denys Garneau, de Gabrielle Roy à Anne Hébert, je prenais acte de mon pays, m’y acheminais avant de reprendre le fil de ma propre écriture. Le français étant devenu plus qu’un vecteur de communication, il m’a fallu remonter à la source. La mienne était profonde. À l’école, à Bagdad, j’avais appris quatre langues : l’arabe, la principale; l’hébreu, celle de la prière et du culte; l’anglais, puis le français qui m’a ouvert l’entrée de ma nouvelle terre. Mon option pour le français n’a pas été un choix anodin. J’étais animé par un sentiment d’intimité. Si mes premiers émois surgissaient en arabe, le français me rapprochait paradoxalement de l’hébreu biblique. Certes, nulle ressemblance dans le vocabulaire ou la syntaxe. Cependant chaque mot y était, pour moi, souverain, lourd de sens, sans nécessiter ni réitération ni recherche d’embellissement.
 
Les écrivains arabes disposent de la richesse des figures rhétoriques propre à la langue arabe pour déjouer les règles strictes auxquelles la poésie et la prose arabes sont soumises. Pour attirer la curiosité et une probable sympathie, j’aurais pu m’en inspirer et avoir recours au verbe riche en adjectifs et en métaphores. Des ingrédients d’exotisme. Mais j’en redoutais les effets dans ma nouvelle langue. De sorte que je pris l’exemple quasi austère de la Bible et privilégiai un style minimaliste fidèle, croyais-je, à son génie.
 
La route a été longue, jonchée de péripéties. Un silence interminable, suivi finalement de mon premier livre. Une fois la voie ouverte, un débordement, malgré tout soumis aux règles, s’est produit. Après avoir fait état de mon passage d’un univers à un autre, je ressentais le besoin de dire mon nom, de dresser le portrait de ma famille, de mes amis, d’évoquer mon milieu, donnant naissance à mon premier roman Adieu Babylone. Dès lors la porte de mon nouveau pays fut grande ouverte. En choisissant ma langue, je rejoignais l’universel et toutes les littératures étaient à ma portée. C’est ainsi que j’ai consacré des ouvrages aux écrivains du Canada anglais, des États-Unis, de l’Amérique du Sud.
 
Pour moi le français était devenu matériellement et géographiquement porteur d’universalité. Des écrivains, nés comme moi dans d’autres langues, transmettaient dans cette langue leurs réflexions et les fruits de leur imaginaire. Du coup, je faisais partie d’une pléiade d’auteurs qui puisent leurs textes dans de multiples patrimoines et s’adressent au monde dans une langue avec laquelle ils se battent, comme c’est le cas de ceux dont c’est l’idiome de naissance. Il m’importait d’avoir un lieu pour m’ancrer dans ma demeure. Montréal est devenue ma maison qui laisse pénétrer diverses lumières. C’était et c’est encore aujourd’hui à moi d’apprendre à m’y éclairer.