Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

Le féminicide au Mexique

Par : Alfonso Anaya Andrade

L’auteur est coordonateur du Service international chrétien de solidarité avec l’Amérique latine et les Caraïbes (Sicsal-Mexique)

Dans le cadre de la Journée internationale des femmes, n’oublions pas cette tragédie. 

En 2010, il y a eu près de 450 meurtres de femmes dans l’État de Chihuahua, dont 300 à Ciudad Juárez. Au cri de la population, « Pas une morte de plus! », la réponse cynique des criminels a été de tuer encore et encore, en s’attaquant récemment à deux femmes qui luttaient pour que justice soit rendue : Marisela Escobedo et Susana Chávez. Cela montre l’impunité qui règne dans le pays et l’impuissance de l’État, quand ce n’est pas sa complicité dans ces crimes.

Marisela Escobedo a été assassinée le 16 décembre dernier, en pleine capitale de l’État de Chihuahua, en face du palais du gouvernement où elle manifestait pour dénoncer la manière cynique et grotesque dont un juge avait innocenté l’assassin de sa fille Rubí, âgée de 16 ans – et ce, malgré des preuves accablantes. Elle avait pourtant averti les autorités des menaces de mort qui pesaient sur elle. Mais en vain. Aucune protection ne lui fut accordée. L’assassin de sa fille lui a tiré une balle dans la tête en pleine rue. 

Tant l’État de Chihuahua que le gouvernement fédéral refusent d’accorder la protection aux familles des victimes et aux militants des droits humains qui réclament justice au péril de leur vie, même si la Cour interaméricaine a déjà condamné le Mexique pour son inaction devant de tels actes criminels.

Quant à Susana Chávez, son corps mutilé a été retrouvé à Ciudad Juárez, le 6 janvier dernier. Poète et militante féministe de longue date, elle réclamait justice pour les centaines de victimes de cette ville considérée comme la plus violente du Mexique, voire du monde, des milliers de femmes travaillant dans les maquiladoras y ayant été violées, puis assassinées depuis 1993. Ces crimes abominables ne peuvent être dissociés d’une stratégie d’élimination physique des personnes, surtout des femmes, qui ont entrepris une lutte contre ce féminicide et les violences commises par l’armée et les forces policières.

La misogynie est exacerbée par les violences structurelles générées par le système néolibéral : chômage, délinquance, crime organisé, corruption, traite, esclavage et prostitution de milliers de filles et de femmes, narcotrafic, séquestration de migrants, main-d’œuvre à bon marché des maquiladoras… Ce sont là les conséquences du libre-marché bâti sur la misère et l’oppression.

Pour y mettre un terme et éradiquer les conduites violentes, des transformations économiques, mais aussi socioculturelles, sont nécessaires. Le maintien de la culture machiste au Mexique est le moyen le plus sûr de perpétuer la violence et de multiplier les crimes envers les femmes. Il faut en finir avec cette culture méprisante envers la dignité et la vie de tant d’entre elles, sans quoi le mot d’ordre, « Pas une morte de plus! », aura été lancé en vain et restera un vœu pieux.

À cette fin, les organisations de la société civile doivent continuer à forcer les autorités, à tous les niveaux du pouvoir, à remplir leur devoir de défendre et de faire respecter les droits humains, ce qu’elles ne font pas jusqu’à présent. Un grand nombre de regroupements, de militants et de militantes pour la défense de droits humains ainsi qu’un nombre considérable d’hommes et de femmes solidaires s’y attellent avec courage, sachant que la lutte contre l’arbitraire et l’injustice est loin d’être accomplie compte tenu de l’état actuel des forces sociales mexicaines.