Secteur Revue Relations

DOSSIER : Démocratie sous tutelle

Le diktat technologique

Par : Louise Vandelac

Professeure titulaire au Département de sociologie, à l’Institut des sciences de l’environnement et chercheure au CINBIOSE de l’UQAM

Raffermir les liens entre scientifiques, intellectuels et citoyens est nécessaire afin de rompre avec le déterminisme technoscientifique qui se présente comme seul horizon de pensée.

Désormais, la sécurité biologique de la planète et la nôtre sont en péril. L’ampleur et la gravité des impacts cumulatifs des économies industrielles énergivores carburant à la surconsommation sont à la source des changements climatiques et de leurs déferlantes d’événements extrêmes. Ils sont aussi responsables de la dégradation et de l’exploitation insoutenable de 60 % des « services » rendus par les écosystèmes en plus d’avoir multiplié par 1000 les taux d’extinction habituels sur la planète, souligne l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire.

Pourtant, l’inconsciente boussole économique continue de pointer vers l’illusion de croissance infinie, accélérant la concentration des richesses et l’exploitation effrénée des ressources limitées d’une planète aux cycles vitaux profondément perturbés. S’ajoutent à cette insoutenable gestion des ressources la nocivité et les impacts de la pollution chimique. Le tout amplifié par la pollution génétique des OGM pesticides qui inaugurent un véritable remodelage du vivant et une mainmise économique inégalée sur les semences, les brevets et sur tout le cycle alimentaire.

Incertitude des innovations

Les dernières décennies ont également érodé, sous l’impact des technologies de reproduction et de leurs redoutables effets de désymbolisation, notre conception même des êtres humains. Destinées initialement à contourner la stérilité, ces mutations de l’engendrement ont inauguré une véritable fabrique de vivant, avec production sérielle d’embryons humains, dont certains sont réduits en matériel de laboratoire. Elles ont glissé vers un prétendu droit absolu de se faire un enfant : marché d’ovules, de sperme, d’embryons, de grossesses avec mise en pièces de géniteurs inconnaissables ou méconnaissables. Elles ont présidé à la multiplication des acrobaties de la filiation, niant l’altérité des sexes et des générations – ces repères profonds de la constitution psychique des individus.

C’est dans ce contexte de désymbolisation et de dégradation des milieux de vie que s’impose désormais la convergence des nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et neurosciences cognitives, désignées aux États-Unis par le sigle NBIC. Ayant le potentiel – comme toute innovation technoscientifique – d’apporter autant d’effets fabuleux que d’impacts redoutables, cette convergence technologique traduirait la « quête du contrôle de toute matière, de toute vie et de tout savoir à travers la manipulation des bits (informatique), des atomes (nanotechnologies), des neurones (neurosciences) et des gènes (biotechnologies) » (Shand, H et K. J. Wetter, in « Shrinking Science : an introduction to nanotechnology », p. 78-95; The State of the World, New York, Norton & Company, 2006).

Constituées à partir des éléments chimiques de la table des périodiques – matière première universelle de taille infinitésimale, soit 80 000 fois moins que l’épaisseur d’un cheveu –, ces nanotechnologies, véritables plateformes stratégiques facilitant cette convergence, sont susceptibles de révolutionner tous les secteurs industriels. En 2004, 10 milliards US$ ont été investis par les gouvernements et l’industrie dans le domaine des nanotechnologies, un marché mondial estimé par la Fondation des sciences américaines, à 1 billion $ en 2015 voire à 2,6 billions $ selon l’industrie (cf. Shand et Wetter). Déjà, 720 produits des nanotechnologies – allant des cosmétiques aux vêtements en passant par des pneus – sont mis en marché, à notre insu et sans débat public. Bien que plusieurs études aient mis en évidence les risques sanitaires des nanotechnologies – capables de franchir les barrières des poumons, du cerveau ou du placenta, sans compter leurs impacts socio-économiques et environnementaux –, il n’y a, pour l’instant encore, aucune évaluation rigoureuse des enjeux et des impacts, ni dispositif d’encadrement réglementaire.

Docilité imposée

Placés devant des faits accomplis, nous devrions donc – sans dire mot et sans même pouvoir distinguer ces produits non étiquetés – jouer les consommateurs dociles, tout en assumant les investissements publics et les éventuels problèmes socio-économiques, sanitaires et environnementaux. C’est beaucoup demander! Surtout quand nous commençons à peine à prendre la pleine mesure et à réagir enfin, 50 ans après leur diffusion, des effets nocifs de composés chimiques comme les polluants persistants dont les effets de perturbation endocrinienne contribuent aux cancers hormonaux dépendants, à l’érosion du système immunitaire, de la fertilité et des facultés intellectuelles. Si bien que la communauté internationale a adopté le protocole de Stockholm visant leur élimination. L’Europe a son programme REACH (sur l’enregistrement, l’évaluation et l’autorisation des substances chimiques) qui oblige maintenant l’industrie chimique à évaluer les risques des substances mises en marché depuis 1930. Le Canada? Il traîne la patte… Dans ce domaine, comme dans celui des changements climatiques.

Quant à la transgénèse végétale et animale destinées à des usages alimentaires, pharmaceutiques et industriels, ces OGM, imposés avec désinvolture, sont encore aujourd’hui non étiquetés. Ainsi, les OGM alimentaires sont-ils considérés simplement comme de nouveaux aliments, sans égard – contrairement à l’Europe – au procédé de transgénèse qui les caractérise. Avec leurs coûts 100 fois moindres que ceux nécessaires à l’introduction d’un nouveau pesticide (selon Millstone), la faiblesse des dispositifs réglementaires a permis d’accélérer leur commercialisation. Ainsi, 98 % des cultures transgéniques commercialisées (soya, maïs, coton, canola) ont été développées, rappelle Séralini, comme plantes pesticides, ne mourant pas en présence massive d’herbicide ou produisant leur propre insecticide.

Évaluation démocratique

Chaque nouveau coup de force technoscientifique s’enrobe du même discours sirupeux, confondant l’évolution technologique avec la compétitivité économique et le progrès, tout en escamotant les risques et en disqualifiant ceux qui osent les évoquer. On force alors l’acceptation béate, comme s’il était rétrograde de questionner la nature du problème qu’on prétend vouloir ainsi résoudre. Comme si on ne pouvait interroger la pertinence de ces applications ou demander qui empochera les bénéfices et qui paiera la note. Comme s’il fallait accepter en bloc toute innovation, sans véritables dispositifs d’évaluation scientifique, socio-sanitaire et environnementale. Comme s’il était légitime d’amorcer des transformations aussi majeures sans contre-expertise indépendante et sans réel débat public, permettant de jauger et de juger du bien-fondé de tels projets, de débattre de leurs incertitudes, de négocier les modalités de partage des risques, voire d’ouvrir d’autres perspectives…

En environnement, on sait déjà que l’absence, l’insuffisance ou la manipulation des débats démocratiques se solde souvent par des conflits aux impacts économiques et politiques plus coûteux encore. Le controversé projet de loi autorisant le saccage d’une partie du parc du Mont-Orford – imposé sous le bâillon par le Parti libéral en faisant fi de l’opposition de 12 000 manifestants et de 85 % de la population –, n’en est qu’un exemple. Il témoigne de cet éveil écocitoyen visant à assurer une gestion responsable et durable des milieux hydriques, forestiers, ruraux, énergétiques, etc.

Or, compte tenu des impacts des technosciences sur l’ensemble des êtres et des milieux de vie, soumis à des bricolages et à des remodelages sans précédent, n’est-il pas urgent de s’intéresser aux politiques publiques en matière de technosciences, risquant davantage encore de miner l’avenir commun? Évidemment, plusieurs, souhaitant échapper à ces exigences démocratiques, prétendent avec un mépris à peine voilé que les citoyens ne sont pas assez « éduqués ». Comme s’ils allaient accepter encore longtemps une démocratie tronquée qui, aveugle à ses propres développements, devient l’otage d’orientations technoscientifiques, économiquement induites, sans égard ni à leur viabilité, ni aux responsabilités de leurs promoteurs.

Certes, ces développements souvent fulgurants et complexes, aux enjeux masqués, exigent un imposant travail d’analyse. Pour amorcer un tel virage démocratique, il faut donc renforcer les capacités et l’indépendance de la recherche publique et de la contre-expertise, protéger les alerteurs, favoriser le travail d’analyse critique transdisciplinaire. Il faut également créer des instances démocratiques, encadrées par des lois et soutenues par des fonds publics permettant, 30 ans après la création du BAPE, d’amorcer enfin, dans le domaine des technosciences, de réelles évaluations scientifiques, sociales et environnementales.

Cela exige de raffermir les liens entre scientifiques, intellectuels et citoyens afin de saisir la complexité de ces questions et de rompre enfin avec l’arrogant déterminisme technologique, propulsé par le fatalisme néolibéral, qui se présente comme seul horizon de pensée. Dans la foulée des initiatives « sciences citoyennes », à l’avant-garde de la recherche universitaire, il importe donc de mettre en œuvre une véritable « écologie politique des technosciences » qui, centrée sur le respect démocratique des équilibres vitaux et du bien commun, contribue à « faire entrer les technosciences en démocratie », avant qu’elles nous boutent hors de nous-mêmes…