Secteur Revue Relations

DOSSIER : La terre aux abois

Le courage d’agir, entrevue avec Louise Vandelac

Par : réalisée par Jean-Claude Ravet

Sociologue à l’UQAM et chercheuse au Centre de recherche interdisciplinaire sur la biologie, la santé et l’environnement, Louise Vandelac a fait de l’écologie le combat d’une vie. Cofondatrice d’Eau Secours!, réalisatrice de documentaires sur les biotechnologies et leurs menaces sur les milieux de vie, rédactrice en chef de Vertigo, revue électronique en sciences de l’environnement, initiatrice d’ÉcoCaméra aux Rencontres internationales du documentaire à Montréal, elle a bien voulu réfléchir avec nous sur les défis écologiques de l’heure.

Relations : Bien que les rapports du Groupe intergouvernemental d’experts sur les changements climatiques (GIEC) sur les changements climatiques sonnent l’alarme, la réaction ne tarde-t-elle pas à se faire sentir ?

Louise Vandelac : En effet, d’autant plus que l’alarme de la crise écologique sonne déjà depuis 40 ans! Il faut se rappeler que bien avant les rapports du GIEC, les travaux du Club de Rome dont le rapport Halte à la croissance (1972) de même que le rapport de l’OCDE, Science, croissance et société (1971), mettaient déjà en évidence l’impasse d’une société productiviste, prédatrice et « surconsommatrice », ignorant totalement ses impacts sur les écosystèmes! Dès le début des années 1970, ces documents soulignaient déjà, 15 ans avant le Rapport Bruntland de 1987, et bien avant l’appel de 1989 signé par plus de 1000 scientifiques dont la moitié étaient des prix Nobel, à quel point il était illusoire, voire suicidaire, d’inféoder toute la société aux prétentions d’une économie carburant à la croissance infinie, dans un monde aux ressources limitées et déjà largement entamées…

Pourquoi n’a-t-on alors rien entendu? Cette lancinante question se pose toujours aujourd’hui avec autant d’acuité. Sans doute étions-nous alors trop occupés à faire basculer « l’ancien monde » dans l’espoir d’en inventer un nouveau… Rappelons-nous. Les uns tentaient de redéfinir l’État québécois, voire le politique; d’autres s’affairaient à quadriller les territoires pour tout y exploiter; d’autres encore prétendaient que les technosciences permettraient de tout faire et de tout résoudre alors que d’autres, à travers les mouvements sociaux et syndicaux, de libération, de droits et libertés, tentaient de se faire une place au soleil… Bref, dans ce climat euphorique des années 1970, où tout semblait possible, la notion de limite suintait un autoritarisme dépassé et les limites de la planète étaient impensables… Pourtant tout s’est joué en moins de 35 ans!

Depuis le tournant des années 2000, le verdict, impitoyable, s’est confirmé. Vous avez raison d’évoquer les différents rapports du GIEC sur les changements climatiques qui ont joué un rôle clé. Signés et révisés par des milliers d’experts, confortant les nombreuses analyses sur les effets d’accélération et de synergie de la dégradation tous azimuts des écosystèmes, ces rapports, alimentés et répercutés par les groupes environnementaux et écologiques, sont devenus incontournables, ce dont témoigne d’ailleurs le prix Nobel de la Paix 2007 remis au GIEC et à Al Gore. Néanmoins, c’est le Rapport du millénaire sur la dégradation accélérée de l’état de la planète et surtout le tout récent rapport du Programme des Nations unies sur l’environnement, publié fin octobre, Perspectives mondiales en matière d’environnement, sans doute le plus exhaustif de tous les bilans de l’ONU, qui inquiètent le plus. Ils confirment tous deux que la sécurité biologique de la planète et la survie de l’espèce humaine sont désormais très sérieusement menacées. Selon les termes de ce dernier rapport, crise du climat, crise environnementale, crise énergétique, crise de la biodiversité et crise de l’eau ne font qu’une seule et même crise, parce que tous ces phénomènes interagissent et rapprochent l’humanité des seuils de rupture qui mènent à l’irréversibilité dans plusieurs domaines.

Pourtant, on a beau se faire dire que 60 % des « services biologiques » fournis par les grands écosystèmes (cycle des nutriments, régénération des sols, approvisionnement en eau fraîche, en aliments, en bois, en fibres et en carburant) sont profondément dégradés ou exploités de façon insoutenable, on reste incrédule. On a beau savoir que déjà 30 % des amphibiens, 23 % des mammifères et 12 % des oiseaux sont menacés de disparition et que le rythme d’extinction des espèces dépasse de 100 fois le niveau historique, au point de nous faire entrer de plain-pied dans la sixième grande extinction de la planète, on reste bouche bée. On a beau lire que 75 % des stocks de poissons sont exploités au maximum, voire surexploités et on a beau savoir que les grandes monocultures intensives gagnées sur la déforestation, la disparition de prairies et de milieux humides sont responsables de 70 % des prélèvements d’eau et de la dégradation des sols, à leur tour facteurs d’augmentation de près du tiers des GES depuis 150 ans, on a du mal à faire le lien avec nos façons de produire et de consommer. On a beau voir que la désertification s’accentue, que les évènements extrêmes se multiplient (ouragans, inondations, sécheresses et brasiers enflammant des régions entières de la Grèce ou de la Californie), on a beau savoir que la pénurie croissante d’eau potable tue plus de 3 millions de personnes par an, on s’émeut, mais on ne fait pas les liens. Bref, on a beau examiner ces rapports facilement disponibles sur Internet sous toutes leurs coutures, tout cela nous semble encore impossible, impensable… et on ne voit guère comment changer la trajectoire.

Si bien que le taux d’augmentation des émissions mondiales de CO2, qui était de 1,1 % entre 1999 et 2000, a triplé de 2000 à 2004 pour atteindre 3,1 %, en mai dernier… Or, comme le souligne Yvo de Boer, secrétaire exécutif de la Convention des Nations unies sur les changements climatiques, « ceci nous amène bien au-delà du pire scénario du GIEC! »

Il est vrai que notre incrédulité est très largement cultivée par les tenants du statu quo. Ce qui explique peut-être pourquoi, à l’exception d’une excellente série d’articles de Louis-Gilles Francoeur dans Le Devoir, les médias ont pour la plupart ignoré Perspectives mondiales en matière d’environnement, le plus récent rapport des Nations unies qui constitue pourtant l’appel à l’action le plus éloquent et le plus pressant jamais lancé. Dans un tel cas, le silence complice des médias et des pouvoirs politiques, comme s’ils espéraient faire taire les sombres craquements de ce Titanic en haussant la musique pour mieux nous divertir, est lourd de sens…

Rel. : Si je vous comprends bien, nous sommes loin d’être bien partis au Québec pour affronter la crise écologique?

L. V. : Quand le budget du ministère de l’Environnement est inférieur à 0,03 % du budget du Québec alors que celui de la santé et des services sociaux dépasse les 42 %, et quand on semble encore ignorer l’importance de la santé environnementale, parent pauvre de la recherche et de l’intervention dans une société gavée de composés toxiques, où une personne sur deux aura un cancer au cours de sa vie, c’est tout dire… En fait, quand on propose, en France, à la suite des Grenelles de l’environnement, que pour les grands projets, « ce ne sera plus aux solutions écologiques de prouver leur intérêt » mais « aux projets non écologiques de prouver qu’il n’était pas possible de faire autrement » renversant ainsi la charge de la preuve, l’écart est grand avec nos « supposés lucides », s’opposant encore à toute critique écologiste et dont le manque de vision est de plus en plus affligeant.

Prenons la question de l’énergie. Nous disposons de quatre atouts majeurs : des capacités éoliennes et hydroélectriques hors du commun, un vaste territoire et un ensoleillement non négligeable. Sur la base des acquis d’Hydro-Québec, nous aurions pu développer Énergie Québec, centrée sur la recherche et le développement et sur l’intégration énergétique dans tous les domaines. Ainsi, pourquoi avoir laissé échapper la possibilité de développer une importante industrie de l’éolien permettant d’exploiter les grands corridors de vents près des grands barrages hydroélectriques pour en accroître, en différé, le stockage énergétique et en augmenter les capacités? Nos gouvernements ont préféré abandonner à quelques promoteurs nombre de nos « cathédrales d’eau de 10 000 ans », selon les mots de Paul Piché, défigurant ainsi les plus belles rivières comme s’il fallait harnacher tout ce qui bouge, tout en semant partout la controverse… C’est avec la même improvisation et la même absence de perspectives qu’on a dispersé des éoliennes privées sur tout le territoire. Or, on aurait pu s’inspirer des politiques concrètes et contraignantes de l’Allemagne pour assurer un recours complémentaire au géothermique, au solaire, aux mesures d’économie d’énergie et parfois aussi à l’éolien afin d’approcher des objectifs de la « maison passive » où les énergies externes sont réduites au minimum. Au lieu de concevoir un plan d’ensemble incluant politiques, programmes et normes en matière de construction, de diversification et de réduction énergétiques, les partis au pouvoir s’ingénient à amplifier les problèmes. Après le projet du Suroît, finalement abandonné sous la pression populaire, c’est maintenant cet insensé projet de port méthanier de Rabaska, menaçant l’île d’Orléans et le fleuve, alors que son bien-fondé n’a jamais été démontré, ni au plan énergétique, ni en termes de besoins pour le Québec. Dans cette Amérique du Nord dopée à l’énergie, pourtant, chaque retard dans les énergies renouvelables ou économisées aggrave les problèmes. Or, soulignait, en mai dernier, Yvo de Boer, secrétaire exécutif de la Convention des Nations unies sur les changements climatiques, « si les 20 milliards nécessaires pour l’énergie dans les 20 prochaines années n’étaient pas investis convenablement, les émissions de CO2 pourraient augmenter de 60 %, alors qu’elles devraient diminuer de 60 %! »

Rel. : Devant de tels risques comment modifier la trajectoire?

L. V. : Dans la mesure où cette crise de civilisation nous menace tous, sans doute faut-il concentrer l’attention sur les leviers les plus susceptibles de permettre d’essentielles, profondes et rapides transformations dans tous les domaines. Je dirais très succinctement qu’il importe de modifier profondément nos horizons et nos cadres de pensée, et notamment nos rapports à l’économie, bien que cela soit aussi urgent dans le domaine des technosciences, de l’État et de nos rapports au corps, à la santé à la culture et plus globalement à la symbolique, mais je me limiterai ici à l’économie.

On sait que dans le monde occidental, notre horizon de pensée – marqué depuis Descartes par notre distanciation de la nature et englué, depuis la révolution industrielle, dans le mythe du progrès, sans égards aux impacts socio-sanitaires et environnementaux – se caractérise par une appréhension étroite, à court terme, voire hyperspécialisée des problèmes. Ainsi, s’interroge-t-on assez peu en amont sur leur genèse, sur leur formulation, ni même sur les effets des prétendues solutions proposées. On sait pourtant que la préservation des capacités de régénération des êtres et des milieux de vie constitue le socle du vivant sur cette planète et qu’il est au cœur de tout projet humain qui puisse s’y épanouir. En ce sens, il importe de développer et de valoriser de toute urgence les approches globales et concertées qui, soucieuses d’équilibres vitaux, appréhendent les questions du berceau à la tombe de façon interdisciplinaire, dans toutes leurs dimensions, en mettant les spécialisations en perspective et en privilégiant la spécialisation des liens… Ce chantier théorique s’amorce à peine et bon nombre de modèles globaux allant de l’empreinte écologique à l’approche écosanté ou à l’approche cycle de vie, vont en ce sens.

Toutefois, le point de fuite de notre horizon de pensée, à savoir l’idée de croissance infinie et son modèle implicite d’homo economicus, cet être seul et inengendré qui ne cherche, à travers la multiplication de ses échanges instrumentaux, qu’à maximiser ses propres satisfactions, façonne à ce point nos manières d’être et nos rapports aux autres qu’ils sont parmi les éléments les plus complexes à modifier. Certes, il ne sera pas évident non plus de remplacer la boussole économique détraquée qu’est le réducteur produit intérieur brut (PIB) par d’autres modèles d’analyse. Pourtant, le ISEW (Index of Sustainable Economic Welfare) ou le GPI (Genuine Progress Indicator), parmi de nombreux autres indicateurs en développement, permettent déjà de tenir compte des pollutions et des dommages environnementaux à long terme, de la qualité de vie, de la distribution de la richesse et des revenus moyens, des coûts sociaux et environnementaux liés aux inégalités sociales, etc. et illustrent donc, par leur simple existence, le caractère tronqué et désormais insoutenable du PIB.

Pour prendre la pleine mesure de la gravité de la situation, rappelons que le Secrétariat à la Biodiversité faisait une évaluation monétaire de la contribution des écosystèmes en 2000 qui était alors estimée à plus de 33 trillions de dollars, comparée aux productions humaines atteignant 18 trillions. Or, si déjà, sous l’impact de nos modes de développement, les deux tiers des services des écosystèmes sont sérieusement atrophiés, cela signifierait-il que cette civilisation aurait réussi à piller et à détruire davantage que tout ce qu’elle produit? Si oui, cela devrait nous inciter à revoir de manière courageuse notre boussole économique et sans doute aussi notre conception de la civilisation.

Entrevue réalisée par Jean-Claude Ravet