Secteur Revue Relations

DOSSIER : Contrôle social 2.0

Le contrôle au nom de la liberté

Par : Éric Gagnon

L’auteur est sociologue

L’aspiration à la liberté au sein des sociétés libérales s’accompagne paradoxalement d’une multiplication des formes de contrôle.

S’affranchir de toutes les formes de contrôle fut la grande affaire de la modernité. Le marché d’abord, puis l’État ont ainsi permis aux individus de se libérer des obligations et des contraintes familiales et communautaires – en partie du moins –, de revendiquer leur autonomie et d’affirmer leur singularité. Pourtant, rares aujourd’hui sont ceux et celles qui ont le sentiment d’avoir la maîtrise de leur vie.
 
Si les sociétés libérales accordent des libertés comme aucune autre société ne l’a fait auparavant, les individus conservent le sentiment d’être soumis à une multitude de contrôles. Plus précisément : toute libération semble se payer, paradoxalement, par la soumission à de nouveaux contrôles. C’est le cas de l’aspiration moderne à la liberté et à la maîtrise de sa vie dans toutes ses dimensions, même si elle se traduit par une allergie à toute forme de contrainte. C’est sur ce paradoxe que je voudrais apporter quelques éclaircissements.
 
L’esprit technocratique
Cette double volonté de libération et de maîtrise semble trouver son expression la plus forte dans l’esprit technocratique qui traverse entièrement la société contemporaine – le mot technocratie devant être compris dans un sens très large qui dépasse les appareils gouvernementaux. Cela s’exprime par un effort constant, d’une part, pour anticiper les changements et les difficultés – afin de s’y ajuster ou de les prévenir – et, d’autre part, pour identifier les besoins et rechercher les moyens techniques les plus efficaces pour y répondre. Des politiques de développement économique aux programmes d’enseignement scolaire, des plans d’assurance privée à la prévention des maladies par la santé publique, de la planification individuelle de sa carrière à celle de sa retraite, cet effort est omniprésent. À peu près tout fait l’objet de projections, de scénarios, de plans et de programmes. L’esprit technocratique est partout, jusque dans nos vies privées.
 
Dans cette optique, on a pu qualifier la société contemporaine de « société du risque ». Des dégâts environnementaux aux problèmes cardiovasculaires, du développement de l’enfant à la criminalité, des investissements industriels au traitement du cancer, tout est pensé en termes de « gestion » des risques – mesurés avec plus ou moins de précision, selon des probabilités qui ont plus ou moins de sens. Cette évaluation des risques est animée par un puissant désir de maîtrise, par la volonté de réduire les heurts et les imprévus et d’atténuer les effets des changements. Elle conduit ainsi directement à mettre en place toutes sortes de mesures de contrôle pour prévenir d’éventuels problèmes ou en minimiser la gravité – mesures qui touchent toutes les dimensions de l’existence : alimentation, transport, travail, éducation, sport, etc. Elle encourage aussi la multiplication des réglementations pour préserver la santé, la sécurité et l’ordre, comme celles touchant l’usage du tabac, les normes de construction ou le recours aux médicaments pour discipliner les enfants turbulents.
 
La neutralité apparente de ces nouvelles formes de contrôle les rend incontestables. Ne visent-elles pas, en principe, à améliorer la production, à mieux répondre aux besoins, à assurer un meilleur fonctionnement des institutions et des organisations, à accroître l’efficacité des systèmes, à réduire les interférences? Chacun y adhère d’autant plus facilement qu’elles satisfont un puissant désir de sécurité. Même notre liberté – que l’on associe de plus en plus à notre confort, notre consommation et notre bien-être – semble en dépendre.
 
Disciplines
Cette volonté de maîtrise technocratique de notre environnement prend également la forme d’une multitude de pratiques d’autocontrôle ayant pour but d’aider l’individu à s’adapter aux changements, à se prendre en main et à développer son potentiel. Toutes les formes d’intervention sociale qui visent le renforcement de la capacité d’agir et de l’autonomie individuelle (empowerment) s’inscrivent dans cette logique. Pensons seulement aux interventions visant les jeunes et les marginaux pour les amener à (re)prendre un certain contrôle sur leur vie, à maîtriser davantage leur destin et, du même coup, à les responsabiliser, à favoriser leur intégration sociale, à réduire le désordre dans leur tête comme dans leur environnement.
 
C’est ainsi que le contrôle social passe largement par le contrôle de soi : maîtriser ses impulsions, gérer sa vie, se donner un ou des projets, développer son potentiel et « se réaliser ». De ce fait, de nombreuses formes d’aide se présentent aujourd’hui comme un « accompagnement ». On dit ne pas vouloir agir à la place de la personne (la « prendre en charge »), mais plutôt la soutenir dans sa propre démarche, ses propres efforts, son cheminement particulier. On accompagne une personne pour l’aider à s’adapter au changement, franchir une étape et traverser une difficulté. On accompagne ainsi de la naissance à la mort l’enfant comme le vieillard, l’élève en difficulté comme la victime d’une agression, le nouvel employé comme l’immigrant, le sans-abri comme le sans-emploi, le malade comme le délinquant; on accompagne même ceux qui accompagnent : l’enseignant, le parent, l’intervenant, l’aidant naturel…
 
Il s’agit toujours de favoriser l’autonomie de la personne et de lui permettre d’exprimer sa singularité tout en la disciplinant; de lui donner les moyens de s’accomplir tout en lui faisant prendre la « bonne » voie; de valoriser ses talents et de lui permettre d’exploiter son plein potentiel tout en l’intégrant à la vie sociale; de l’inviter à suivre ses passions tout en maîtrisant ses impulsions; d’être soi-même tout en étant avec les autres. Il s’agit de réconcilier la liberté avec le contrôle, l’individualité avec l’ordre, le désir avec la productivité. C’est ainsi que le contrôle s’exerce aujourd’hui en évitant de se présenter en tant que tel, et en préférant se dire accompagnement, gestion, motivation, médiation, responsabilisation.
 
C’est l’une des grandes ambitions de notre culture occidentale : permettre à l’individualité de s’exprimer mais sans trop de désordre; valoriser tout à la fois les passions et la maîtrise de soi; s’affranchir du jugement et du regard des autres tout en obtenant leur reconnaissance; avoir le sentiment de liberté sans se marginaliser. Suivre les tendances – la mode tout particulièrement – est ainsi une manière d’affirmer sa subjectivité sans se placer en dehors du groupe.
 
Les formes contemporaines de contrôle se moulent à ses aspirations – favorisant par exemple le développement du potentiel de l’individu et son insertion sociale, l’expression de sa subjectivité et l’adaptation aux exigences du travail (autonomie, flexibilité, polyvalence). Là encore, elles s’imposent d’autant mieux qu’elles viseraient notre bonheur, notre santé, notre développement personnel et notre liberté…
 
En mal d’autorité?
Bien sûr, d’autres motivations poussent au contrôle : la défense de ses intérêts personnels et de ses privilèges, la peur de l’étranger ou de l’altérité, le besoin de sécurité et la fermeture à tout ce qui peut troubler sa quiétude ou l’homogénéité de son environnement. Si j’ai insisté sur le désir de maîtrise et sur la rationalisation des conduites, c’est qu’elles m’apparaissent à la source des formes contemporaines de contrôle, celles qui caractérisent le monde actuel et qui lui sont particulières.
           
L’esprit technocratique et les formes nouvelles de discipline trouvent sans doute leur origine dans l’affaiblissement de l’autorité – au sens où l’entendait Hannah Arendt dans La crise de la culture (1968) – découlant du recul de l’ordre traditionnel qui assignait à chacun une place, garantissait l’unité du groupe, servait de fondation aux institutions et aux conduites des êtres humains, procurait à chacun une mémoire et donnait une profondeur à son existence. L’autorité avait un caractère extérieur et transcendant par rapport aux individus qui s’y soumettaient, reposant sur quelques garants immuables : la nature, Dieu ou l’histoire collective. Sans véritable autorité, les institutions, dans les sociétés libérales, n’ont plus pour mission que la satisfaction des besoins et l’optimisation des compétences; et pour s’assurer de l’adhésion des individus, on leur demande de se donner un projet personnel, dont on mesure ensuite les réalisations ou la performance.
 
Avec l’autorité, se perdent le sens de l’héritage et le sentiment de dette. Les normes ne reposent plus sur la transmission de ce que nous avons reçu et que nous aurions pour obligation de transmettre. Le temps se rétrécit : la planification n’est qu’adaptation constante aux changements et le contrôle, une manière de s’assurer du bon fonctionnement des institutions devenues des « organisations ». À défaut d’autorité, on « gère » : les échanges autant que les organisations, les relations de travail comme les relations familiales, sa carrière et sa retraite, ses émotions et ses désirs, sa santé et ses finances.
 
Pareil contrôle a le fâcheux défaut de rabattre chacun sur soi. Attentif à ses états d’âme et à la moindre frustration, l’individu tolère plus difficilement les imprévus. Ses relations et son environnement ne sont plus que des « ressources » dans lesquelles il peut puiser pour assurer son bien-être et son adaptation. Il croit devoir se soumettre aux « tendances » et s’adapter aux « réalités », plutôt que suivre quelque principe ou idéal qui le transcende, pensant ainsi être plus libre et plus heureux.