Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

Le boycott, une arme pacifique qui fait mal

Par : Jean-Claude Ravet

L’auteur est rédacteur en chef de Relations

La campagne de boycott contre Israël s’intensifie au Québec. Signe qu’elle fait mal, elle s’est méritée une riposte de salissage médiatique.

La campagne internationale de boycott des produits israéliens a fait parler d’elle en décembre dernier d’une drôle de manière. La chroniqueuse de La Presse, Lysiane Gagnon, très connue pour ses positions pro-israéliennes, est tombée à bras raccourcis sur le député Amir Khadir dans sa chronique du 21 décembre. À tel point qu’elle en a perdu la mesure, le traitant de « radical fanatique » caractérisé par un « antisionisme obsessionnel ». Sa faute : avoir participé à une manifestation organisée par le PAJU (Palestiniens et Juifs unis) devant Le Marcheur, un petit commerce de sa circonscription vendant, entre autres, des chaussures provenant d’Israël. Peu de temps après, l’ultra-conservateur Mathieu Bock-Côté (à l’émission de Mario Dumont et dans un article de La Presse) faisait dans le délire en se servant de cet événement comme archétype de la vision du monde de l’extrême gauche. Ces interventions à l’emporte-pièce et bien d’autres qui cherchent à ridiculiser et à marginaliser ce type d’action ont une fonction précise : détourner le regard d’une action légitime qui prend de plus en plus d’ampleur.

Devant la complicité plus ou moins avouée des gouvernements occidentaux dans le maintien de l’occupation israélienne – élevant la voix, d’un côté, mais laissant faire, de l’autre –, le boycott d’Israël se présente de plus en plus comme une action légitime de la part de la population qui refuse ce jeu d’autruche constituant un véritable déni de justice. En effet, Israël occupe depuis 1967 des territoires conquis militairement. Il refuse non seulement de s’en retirer mais y implante toujours plus de colonies en contravention du droit international. Le « mur de la honte » sensé protéger Israël des attaques terroristes empiète outrageusement sur ces territoires occupés et institue en partie cette confiscation de terres. Les colonies, les voies de circulation entre celles-ci (réservées aux juifs), l’appropriation de sources d’eau, les postes de contrôle israéliens, les fouilles qui humilient quotidiennement la population palestinienne la rendant étrangère sur sa propre terre – sans parler du blocus de Gaza transformée en véritable prison à ciel ouvert – sont autant de scandales qui durent depuis trop longtemps. Qu’Israël soit ou se dise une démocratie n’y change rien. Ou plutôt, cela ajoute à l’odieux. Car c’est l’idée de démocratie qui est salie par le fait même.

L’exemple du boycott de l’Afrique du Sud dont s’inspire la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) d’Israël, lancée par des organisations de la société civile palestinienne en 2005, est éclairant (voir Zahia El-Masri, « Solidarité Québec-Palestine », Relations, no 732, mai 2009). Le boycott est une action démocratique légitime. Il incite à suspendre sa coopération avec un pays qui persiste dans une entreprise jugée criminelle, afin de faire pression sur son gouvernement pour qu’il change de politique et sache que le statu quo entraînera de graves conséquences. Que les produits boycottés soient faits en Israël ou dans les territoires occupés, cela n’y change rien. Quand la France torturait durant la guerre d’Algérie – alors sa colonie –, les manifestations et les désobéissances civiles n’ont pas eu lieu seulement en Algérie « française » mais dans la métropole. Car l’action « politique » des citoyens vise avant tout le gouvernement. Mais pour cela, il est parfois nécessaire d’atteindre la population. L’appel de Gandhi au boycott des produits manufacturés anglais durant la lutte d’indépendance de l’Inde ne visait pas les compagnies comme telles, ni la population anglaise, mais, par leur entremise, le gouvernement britannique.

Le boycott est une arme pacifique qui fait mal, c’est pourquoi on cherchera à le discréditer par tous les moyens. Des accusations d’antisémitisme ont d’ailleurs été lancées en France par des organisations pro-israéliennes contre 80 militants participant au boycott afin de court-circuiter la campagne.

Certes, le choix de prendre pour cible un petit commerce de chaussures est certainement discutable. Car il prête flanc précisément aux propos démagogiques qui n’ont d’autres visées que de détourner les regards des véritables enjeux. Mais, au Québec, la campagne est à ses débuts. De nombreuses organisations sociales, syndicales, religieuses – notamment le Centre justice et foi et Relations – ont manifesté leur intérêt à appuyer le boycott. De grandes chaînes commerciales pourraient prochainement être la cible de la campagne BDS. Les privilégier permettrait de rendre manifeste un des principaux objectifs du boycott : quand l’injustice perdure et s’aggrave et que nos gouvernements ne font rien pour que cela cesse, les citoyens ont la responsabilité d’agir.