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L’art d’être juste. L’imagination littéraire et la vie publique – Martha Nussbaum

Par : Anne-Marie Claret

Dans un article du Globe and Mail (28 mars 2015), Louise Arbour, ancienne haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme et juge retraitée de la Cour suprême du Canada, affirmait que tout en souscrivant aux valeurs fondatrices du droit international, il lui arrivait parfois de mettre en doute leur mise en œuvre par les puissances occidentales, souvent déconnectées du reste du monde. Du même souffle, elle en appelait stratégiquement à une forme d’empathie politique afin d’arriver à mieux comprendre le point de vue d’un autre avant de se précipiter dans l’action.
 
Cette ex-juge apprécierait sans doute le livre de Martha Nussbaum, issu du cours « Droit et littérature » qu’elle a donné à l’École de droit de l’Université de Chicago et qui traite de l’importance des émotions et de l’imagination empathique dans la formation des juges et des avocats. Nussbaum ne remet nullement en question l’importance des codes et des procédures techniques du droit dans la formation des magistrats, mais elle rappelle que ces derniers doivent aussi être en mesure de dépasser leur propre vision du monde en étant attentifs à la singularité des différents parcours de vie et des émotions qui leur sont sous-jacentes. Ce n’est que de cette façon qu’il leur devient possible de comprendre les motivations de quelqu’un qui leur est étranger.
 
La littérature est une voie privilégiée pour un tel décentrement, car les émotions suscitées par l’imagination littéraire contribuent au développement des capacités empathiques. Ce plaidoyer pour une conception élargie de la rationalité qui reconnaisse pleinement le rôle cognitif des émotions est d’ailleurs un fil conducteur de tous les écrits de la philosophe américaine. En nous mettant en contact avec la vulnérabilité de l’existence humaine, la littérature nous apprend à affiner notre regard sur l’humanité, ce qui est essentiel non seulement dans la formation des juges, mais plus largement dans celle de tous les citoyens qui doivent aussi utiliser leur jugement dans l’espace public. Une telle proposition en laissera peut-être certains perplexes. Les émotions, au contraire, ne viennent-elles pas plutôt compromettre l’impartialité attendue d’un juge ou d’un juré ? Dans le troisième chapitre, consacré aux émotions rationnelles, Nussbaum explique avec nuances et subtilité à quelles conditions et dans quelles limites les émotions peuvent être un bon guide. À l’aide de la notion de « spectateur impartial », empruntée au philosophe Adam Smith, elle explique notamment comment il est possible d’être interpellé émotionnellement par une situation sans y prendre part personnellement.
 
Ce livre est aussi une critique de la conception utilitariste du droit qui s’inspire de la théorie du choix rationnel de l’économiste Gary Becker. Dans cette conception imprégnée de concepts venant de l’économie et faisant fi de la complexité des rapports humains, l’être humain est considéré comme un individu calculateur mû par son seul intérêt. Nussbaum l’illustre avec le personnage du roman Temps difficiles de Dickens, Thomas Gradgrund, obsédé par une approche comptable de la réalité. L’auteure soutient qu’une telle conception étroite du droit est contraire à l’esprit humaniste du Common Law.
 
Assurément, ses arguments sauront réjouir les amateurs de littérature et les défenseurs des humanités. Mais dans la conjoncture actuelle où tout passe par le prisme de l’économie de marché et la course à la performance, force est de constater qu’il y a encore du chemin à parcourir avant que les facultés universitaires qui forment nos « experts » ne reconnaissent l’importance de la littérature et des humanités dans leur curriculum. Nussbaum nous rappelle que ces dernières ne devraient pas être considérées comme un « petit extra » de culture, mais bien comme une composante essentielle d’une formation humaniste digne de ce nom.

Martha Nussbaum
L’art d’être juste. L’imagination littéraire et la vie publique
 Paris, Climats, 2015, 275 p.