Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

L’argent : le maître du monde

Par : José Ignacio González Faus, s.j.

L’auteur, théologien, est membre du centre jésuite catalan Cristianisme i Justícia à Barcelone 

Tout notre système économique est fondé sur la passion de l’argent que Péguy a appelé « le maître du monde ». Le credo du système : la recherche insatiable de profit est le fondement de la vie individuelle et collective. Cette manière de voir les choses peut être illustrée par l’histoire suivante. Au moment où les taux d’intérêt étaient très bas, les banques étatsuniennes ont poussé les « ninjas » (« no income, no job, no assets ») – emprunteurs sans revenu, sans emploi, sans actifs – à acheter des maisons grâce à des hypothèques de longue durée. Cet incitatif déclencha une hausse constante du prix des habitations. Le fait que les « ninjas » ne puissent payer l’hypothèque faisait l’affaire des banques, car elles pourraient ainsi garder leur maison « revalorisée ». Mais la croissance démesurée de l’offre transforma leur rêve en cauchemar. La valeur des habitations commença à chuter. Les banques perdaient de l’argent. Elles se mirent alors à vendre ces crédits en bourses, en en faisant des paquets d’actifs « intoxiqués » (les fameux subprimes), jusqu’au moment où les banques, méfiantes, ont cessé de se prêter les unes aux autres et ont ainsi manqué de liquidités. C’est alors qu’éclata la crise. La leçon de cette histoire se trouve déjà formulée dans le Nouveau Testament : « la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent » (1 Tim 6,10).

L’Irlande en est un autre exemple. Ce qui est arrivé à des banques peut advenir à un pays. Il n’y a pas si longtemps, on parlait du « miracle celte ». Le Fonds monétaire international (FMI) présentait l’Irlande comme un modèle et exhortait les autres pays à l’imiter. Aussi incroyable que cela puisse paraître, quand éclata la bulle et que l’économie de l’Irlande menaça de s’effondrer et d’entraîner à sa suite les autres pays d’Europe, mettant en péril l’euro, le FMI a continué de recommander les mêmes recettes qui ont mené l’Irlande au désastre. 

Ces recettes néolibérales se résument à baisser les impôts et à éliminer les dépenses publiques – sociales évidemment, pas militaires! De cette manière, l’État ne s’endetterait pas davantage et les entreprises seraient encouragées à investir. À la clé : création d’emplois, augmentation de la consommation, croissance de l’économie. Mais, dans les faits, jamais ce pronostic ne s’est vraiment accompli : la soif toujours plus grande de profit fait que les puissants n’investissent pas dans la production de richesse collective, mais dans la spéculation financière. Ils s’enrichissent ainsi plus rapidement, pendant que les pauvres se retrouvent sans services sociaux. Encore une fois, la passion de l’argent nous a fait croire que celui-ci était, en soi, source et cause de la richesse, et non un simple instrument pour en créer. Là réside le fondamentalisme néolibéral. 

Le système néolibéral et la passion de l’argent sont comme le tabac et la drogue. À court terme, on en ressent beaucoup de satisfaction. À long terme, ils provoquent des dommages irréparables. De même qu’il faut un certain temps avant de voir apparaître les symptômes de la maladie, rendant difficile d’en identifier les causes, il arrive que la crise économique éclate après que ceux qui en ont semé les germes aient quitté le pouvoir. Ceux-là peuvent toujours s’imaginer avoir laissé un pays prospère et que c’est par leurs successeurs qu’est arrivée la ruine (comme dans le cas de la Grèce et de l’Espagne). Et le mal ne cesse de s’aggraver parce que, jusqu’à maintenant, nous ne trouvons pas d’autre solution que de donner (pas même prêter!) aux banques l’argent des citoyens, lesquels sont jetés en grand nombre au chômage et parfois même dans la misère. Comme le dit un humoriste espagnol : « Il faut aider les escrocs à continuer à nous escroquer. » 

Il y a 2500 ans, Aristote avait fait une distinction entre l’économie et la chrématistique : la première étant l’art d’administrer les biens de la communauté – la croissance n’était pas exclue, mais l’objectif principal était de prendre soin de la collectivité. Quant à la chrématistique, c’était l’art de s’enrichir. La plupart de nos économistes semblent n’avoir étudié que celle-ci. C’est pourquoi ils sont incapables de sortir de la crise, mais ils savent, par contre, très bien comment en tirer profit. Dans cette perspective, la question n’est pas de savoir s’il y aura d’autres crises ou si elles seront pires, mais de savoir quand elles surviendront.