Secteur Revue Relations

DOSSIER : La théologie de la libération, d'hier à  aujourd'hui

La mouvance sociale chrétienne au Québec

Par : Guy Côté

L’auteur, théologien, est membre du Groupe de théologie contextuelle québécoise 

Dans la foulée du concile Vatican II et de l’option préférentielle pour les pauvres affirmée lors des conférences épiscopales de Medellín (1968) et de Puebla (1979), la théologie latino-américaine de la libération a beaucoup inspiré, au Québec, une certaine façon de lire la Bible et de vivre la foi. Son influence s’est manifestée dans la valorisation de la tradition biblique du prophétisme, l’importance de la suite de Jésus comme défenseur des pauvres et des exclus, l’espérance dans la venue du Règne de Dieu au cœur de l’histoire, l’analyse des causes structurelles de l’injustice et de la violence et l’orientation vers une pratique de transformation sociale. On voyait dans cette lecture des évangiles un fondement de la solidarité sociopolitique comme expression de l’amour de Dieu et du prochain.

Ce type de réflexion s’est progressivement répandu à travers différents réseaux engagés dans une perspective chrétienne : les mouvements d’Action catholique, la revue Relations, Développement et Paix, le Centre justice et foi, le Centre de pastorale en milieu ouvrier (devenu le Carrefour de participation, ressourcement et formation), la collective des femmes chrétiennes et féministes L’autre Parole, le Réseau œcuménique Justice et Paix (ROJeP) et bon nombre d’organismes populaires et de communautés religieuses. Parmi les jalons qui ont favorisé l’accueil de cette démarche intellectuelle et spirituelle chez nous, signalons l’article marquant du regretté Karl Lévêque, jésuite, intitulé « L’analyse sociale : pour voir au changement » (Relations, no 483, septembre 1982). L’auteur y incitait éloquemment les chrétiens d’ici à une analyse critique de notre société invitant à l’action. Les congrès de l’Entraide missionnaire, puis les Journées sociales du Québec, ont servi de relais à la diffusion de ce courant de pensée. Le Groupe de théologie contextuelle québécoise, fondé en 1986 et toujours actif, veut mettre l’analyse socio-théologique au service de l’action militante. Ce groupe de théologiens et praticiens de l’agir social a publié une quarantaine d’articles, mémoires, lettres ouvertes et outils d’animation depuis ses débuts. En 2004, la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal créait un Centre de théologie et d’éthique contextuelles québécoises (CETECQ), qui institutionnalisait en milieu académique les analyses et la formation liées à ce type de théologie.

Dans ces différents milieux, on partage un même refus de l’injustice et de la violence qu’imposent les politiques néolibérales, le mépris du bien commun et le saccage de l’environnement. On explore aussi avec différents regroupements citoyens des chemins pour promouvoir la justice, la paix et l’intégrité de la création. La théologie contextuelle entend y contribuer sur la base de l’espérance qu’elle tient de sa foi en un Dieu libérateur.

Quel avenir pouvons-nous envisager pour cette forme de théologie, axée sur la construction d’un autre monde possible dont nos sociétés actuelles semblent encore bien éloignées? Si des chantiers mobilisateurs s’ouvrent sur les terrains de l’écojustice et de la rencontre des cultures, par exemple, la réalité socio-politique globale demeure obstinément sombre. L’optimisme post-conciliaire qui a nourri la théologie de la libération à ses origines se trouve mis en question alors que se perpétuent et s’aggravent la domination des pouvoirs économiques, les conflits identitaires, la marginalisation sociale, le bradage des ressources naturelles et la corruption des milieux politiques. De plus, dans l’Église, la résistance de la bureaucratie romaine continue de freiner l’implantation des grandes orientations de Vatican II. Dans une pareille conjoncture, comment une théologie contextuelle arrivera-t-elle à proposer une représentation signifiante de notre propre kairos, un peu comme la théologie de la libération a pu le faire en Amérique latine? Quelle en serait la pertinence? En quoi la foi dans le Dieu de Jésus peut-elle soutenir envers et contre tout notre désir de réconciliation sociale et d’harmonie avec la nature dans notre contexte national et nord-américain?

Cela mérite un effort soutenu de réflexion et de concertation. Un ouvrage collectif récent, L’utopie de la solidarité au Québec. Contribution de la mouvance sociale chrétienne (Paulines, 2011), se veut un pas dans cette direction. Dans le prolongement du Forum québécois théologie et solidarités, qui réunissait en 2006 quelque 150 personnes de toutes les régions du Québec, les auteurs soumettent une ébauche de théologie de la solidarité, à partir de l’expérience de la mouvance sociale chrétienne et dans le but d’approfondir sa compréhension et ses pratiques. Un exemple parmi d’autres d’une théologie contextuelle en mouvement.