Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

La Maria

Par : Marie-Célie Agnant

L’auteure, écrivaine, vient de publier Femmes au temps des carnassiers (Remue-ménage, 2015)
 
 
Les plus vieux parmi les vieux racontent qu’elle avait toujours fait partie du temps, ce temps impassible, qui fuyait tout en demeurant immobile. Elle était apparue, précisent-ils, aux premières lueurs ; elle était le temps. Sur une terre où les gens espéraient sans cesse recommencer leur vie, elle était là, depuis toujours. Debout. Sans commencement ni fin, avec ses racines plongeant loin, très loin, ses racines qui faisaient fi des estuaires et des deltas, qui marchaient, rampaient, voguaient, allaient se baigner de l’autre côté de l’océan, voyageaient comme bon leur semble dans toutes les profondeurs, aux confins de tous les univers.
 
La tête sans cesse levée vers le ciel, elle avait conclu un pacte avec la vie. Ni les famines, ni les sécheresses, ni les ouragans et leurs vents de folie, encore moins la détresse du quotidien, de même que l’inconscience ou l’appât du gain qui font aller les cognées, ne semblaient la menacer. Tous l’avaient épargnée.
 
En arrivant au carrefour des Quatre-Chemins, on ne voyait qu’elle. Sa couronne repoussait le ciel, ses branches se frottaient aux nuages et son regard était posé droit sur l’océan. Entre fromager aux contreforts ailés, ceiba, séquoia et baobab, aucun arbre ne lui ressemblait. Arbre sacré pour les Tainos et les Mayas, qui depuis les temps perdus le considéraient comme l’axe du monde, on l’appelait La Maria.
 
« J’ai vu toutes les aurores, j’ai connu tous les couchants, un nouveau soleil se lève pour moi chaque jour, et mes matins ne sont jamais anciens », clamait-elle. Rien n’était plus vrai, puisqu’à force de grandir et d’aimer, son cœur, sans cesse, se renouvelait. Le jour, sans rien demander en retour, elle prodiguait ses bienfaits : de l’ombre aux passants, un gîte aux colonies d’oiseaux, ses troncs multiples en soutien à ceux qui ployaient dans la tourmente, et surtout, elle recueillait leurs rêves, sans manquer de leur donner, dans un murmure, à peine un souffle, le courage pour continuer quand ils voulaient abandonner ; car elle symbolisait la force et l’endurance rebelle.
 
Les plus vieux parmi les vieux disaient aussi qu’elle savait causer au Grand Esprit, celui qui gouverne et ordonne toutes choses, dirige la course du soleil, les apparitions de la lune, la croissance de chaque brin d’herbe. Elle avait le pouvoir, La Maria, de reconnaître toutes les voix de la nature, et décryptait toutes les langues de la nuit. Bien avant l’aube, chaque jour, bien avant le gazouillis des oiseaux, elle offrait ses oraisons : « Merci la vie, pour toutes ces étoiles, partout là-haut ; pour l’horizon, tout ce qu’il m’offre à perte de vue ; pour les autres arbres, les fleurs, leur sourire et leurs parfums, le chant des oiseaux, l’enchantement de leur plumage, merci. Pour l’herbe qui se trémousse au soleil ; mon feuillage, chaque jour ivre de rosée ; les rivières où fraîchissent mes racines ; pour ces racines, mes bras, mes jambes, qui ne connaissent nulle frontière, encore merci. Merci la vie, enchaînait-elle, pour ma couronne qui se moque des murs infranchissables, la douceur de la brise dans mes branches, cette tendresse du vent qui en retour reçoit mes plaintes telle une offrande. Pour le mystère impénétrable des montagnes qui se repaissent des nuages, pour la compagnie des bêtes sauvages, poursuivait La Maria, leurs grognements de fauves, leur souffle impétueux, merci. Merci aussi pour le jour qui passe et celui qui vient et, dans mon feuillage, le froufrou obstiné du temps qui fuit. Pour la vie, qui de mon tronc bien fiché en cette terre, sourd depuis la nuit des temps, merci, ô, mille fois merci. » Tout cela ne peut être qu’amour, pensait La Maria, et elle égrenait dans le vent un chapelet de paroles qui faisaient croître cet amour : liberté, égalité, fraternité, autant de mots qui faisaient frémir sa sève, traversaient cette terre où son tronc était fiché, se mêlait aux océans, loin, loin, vers d’autres terres tenaillées par la soif.
 
Puis une nuit, dans un écho diffus, le vent s’est mis à colporter des rumeurs étranges qui semblaient sourdre du cœur des hommes, concert de voix sépulcrales et hargneuses : 
 
– Alors, l’amour est mort, disaient les voix dans la nuit.
 
– Oui, l’amour est mort et bien mort ! Les oiseaux, dorénavant, se nourriront des yeux de nos enfants !

– Et la haine empoisonne l’eau pour la soif ?
 
– Oui, la haine s’est emparée et pour toujours, de l’eau pour la soif ! L’eau désormais empoisonnée, l’eau séquestrée. Son âme gît à présent dans les coffres des banques ! Il ne reste que La Maria.
 
Que La Maria ! Sacrilège, murmuraient en sourdine des voix :
 
– La Maria vigie ? La vestale ?
 
– Celle-là même dont on dit que dans les jours les plus noirs et les plus sombres de cette terre, elle a donné les preuves de son inconditionnel amour, qui a donné sans exigence de retour, faut-il l’oublier ?
 
D’autres voix s’élevaient.
 
– Elle a donné surtout l’exemple à suivre : ne pas se soucier de qui recevra, distribuer également, sans condition.
 
Suivirent malgré tout tumultes et pillages. Un brasier de haines aveugles incendiait le cœur des hommes, un sentiment d’inéluctable planait. Débâcle. Sang dans le vent. Nuages effilochés par un temps dépourvu de mansuétude.
 
La raison sur le billot. La raison décapitée. Ne demeure plus qu’une parole, une seule :
Le monde peut exister sans La Maria ! Que son amour soit maudit !
 
Et puis un jour, la lumière bleue du matin emprunta une teinte rouge flamboyant : trépidations, secousses, stupeurs et convulsions ; la terre ce jour-là se déliait puisque, aveuglés par la haine, les hommes, loin de tout sentiment d’humanité, plantaient leurs crocs dans le tronc de La Maria. Elle s’est mise à tanguer, La Maria. Sans cris annonciateurs, sans tambours, une énergie sourde, une colère impétueuse, brusquement, s’est mise alors à monter, surgissant des entrailles de la terre, puis dans un déchirement, comme un cri, celle-ci s’ouvrit.
 
Dans cette lumière rouge sang qui tombait du ciel, c’était le jour, c’était la nuit. Détachée, La Maria semblait dériver comme un voilier dans la tourmente, pâle et tremblante, sur la terre cassée, ses ramures éparpillées aux quatre vents, elle s’étendit dans la disgrâce des terres. Bien vite, la mer s’est avancée pour lui caresser les flancs, pendant un long moment les houles l’ont bercée. Dans l’ombre de son sommeil, le vent pénétrait, bleu, sec et froid. Puis son souffle, telle une eau salvatrice, montait vers le ciel qui pâlissait. Mais ne voilà-t-il pas que toute sa sève soudain, toute sa force, comme un fleuve en crue, en gros bouillons, se mit à jaillir. Sans césure, sans ponctuation, La Maria traçait dans cette terre amère son testament. Elle savait bien, La Maria, que l’on est souvent si mal protégé dans l’amour, que ce désir universel d’amour pouvait être interprété simplement comme une chimère. Qu’importe, elle refusait d’y penser, puisqu’elle savait aussi que l’amour est don de vie, la vie qui ne s’arrêtera pas en dépit de notre capacité à la détruire. Et puisqu’elle savait aussi que l’espérance et l’amour ne sauraient jamais capituler, la terre se couvrit du sang de La Maria en attendant le retour du soleil.