Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

La force de l’indignation

Par : Jean-Claude Ravet

« On méprise d’en bas, on ne saurait s’indigner qu’à partir d’une certaine hauteur où il faut se maintenir coûte que coûte, sauf à rougir de soi. Qui s’indigne ne peut échapper à la contrainte torturante de l’examen particulier dont la conclusion lui sera toujours défavorable puisque l’indignation n’est rien si elle n’est le cri spontané d’une conscience outragée par le scandale. »

Bernanos, Les Enfants humiliés

Il y en a qui ont l’indignation facile et en font presque un métier. On n’a qu’à penser aux radios poubelles ou à certains chroniqueurs girouettes qui s’indignent un jour d’une chose et, le lendemain, de son contraire. Question de vendre son papier ou son image. Il y en a d’autres qui font de l’indignation une vertu des bonnes mœurs. Ils voient d’un très mauvais œil ceux qui bousculent la bonne société et ne savent pas se tenir dans le monde. Ni ces grands airs indignés, ni les marchands d’humeur ne nous intéressent ici. Ce n’est pas de ce type d’indignation dont nous voulons traiter dans le présent dossier qui souligne le 70e anniversaire de Relations. L’indignation qu’il nous importe de penser – celle qui nous habite, fidèle compagne dans notre travail de rédaction – est celle qui se ressent au témoignage d’une injustice, qui ébranle et hérisse tout notre être, nous enjoignant d’agir et de se compromettre. Cette force souterraine place résolument celui ou celle qu’elle traverse à la marge. C’est-à-dire dans le lieu étroit de l’inconfort, du tiraillement et de la lutte. Dans les recoins de la société où l’humilié souffre, crie ou se débat. Elle le place à ses côtés, solidaire de son humiliation, de ses souffrances, de son cri, de son combat.

Si l’indignation est une émotion forte, bouleversante, elle est aussi un don. On ne la choisit pas. Elle ne nous appartient pas. Elle concerne toujours un autre. Proche ou lointain. Connu ou inconnu. Jamais soi. Elle nous rappelle ainsi, dans notre chair, notre commune humanité, ce lien vital qui nous unit aux autres. C’est comme si celui-ci, soudainement, menaçait de se rompre sous l’effet de quelque chose d’intolérable : accepter d’appartenir à un monde divisé entre maîtres et esclaves, entre tortionnaires et victimes, entre justes et injustes, entre dominants et opprimés, et le cautionner, être heureux tout seul et répéter l’excuse de Caïn, « suis-je le gardien de mon frère? » L’indignation aiguillonne la conscience. La résignation, au contraire, l’étouffe, protège des autres, élève un mur d’indifférence, de fatalité, pour en esquiver l’épreuve.

Comme un don, l’indignation arrive aussi à l’improviste. Elle se place en travers de notre route. Alors l’humiliation, l’injustice, la violence souffertes par d’autres – leurs cris, leurs souffrances – deviennent nôtres. Et la seule façon de s’en déprendre, c’est de répondre en leur prêtant notre voix, nos mains, notre cœur. Voilà ce que l’indignation exige de nous, même s’il en coûte… L’étouffer, l’esquiver est toujours possible. Mais alors au prix de quelle trahison? Se renier soi-même, plier devant un maître menaçant et se soumettre au claquement du fouet. Consentir à l’inhumanité.

Sans jamais en être digne, l’indignation nous élève, nous fait grandir. Ce don est une grâce. Puisqu’il gratifie de la vie dans et pour la liberté. La vie qui s’ouvre sur une quête, sur la responsabilité que nous confère le fait de vivre. À ce titre, l’indignation peut être vue comme une force qui sourd des entrailles de la terre. Une force tellurique qui ébranle et fissure le train-train quotidien et nous place au cœur du combat de la vie devenue conscience et solidarité. La protestation, la révolte, l’insurrection, en sont des figures collectives possibles. On en observe la puissance en Tunisie et dans le monde arabe. Les grandes épiphanies de la liberté jaillissent d’elle.

Mais comment, en même temps, rendre compte du peu d’indignation dans nos sociétés de consommation et de spectacle? Est-ce parce que les gens sont résignés qu’ils ne s’indignent plus? Ou le contraire? Vivre sans indignation et vivre dans la résignation vont certainement de pair. Il est tout aussi certain que la publicité et le divertissement envahissants, l’emprise du virtuel et de la froide logique marchande, ainsi que le discours dominant de la société qui véhicule sans relâche le rêve des riches et des puissants, et leur manière de voir le monde par la lorgnette de leurs intérêts et de leurs profits – et les pauvres comme des perdants –, tout cela contribue à immuniser contre le scandale et l’indignation. Comme si le déracinement du monde, tant dénoncé par Simone Weil et si bien appréhendé par Hannah Arendt, qui caractérise notre époque obnubilée par le progrès technique, émoussait effectivement les racines de notre condition humaine.

Mais la vie n’est-elle pas plus forte que les chapes de fer ou numériques dont on cherche à la recouvrir par intérêt ou par aveuglement? L’indignation persiste, elle vibre encore dans les luttes sociales et politiques. Dans les paroles et les gestes de tant d’hommes et de femmes qui maintiennent vive la flamme de la dignité et de la solidarité avec les humiliés de la terre. Des multitudes de témoins en propagent les braises. Relations espère en être encore longtemps.