Secteur Revue Relations

DOSSIER : La retraite: une responsabilité collective

La féministe en robe noire. Mère Sainte-Anne-Marie – Claude Gravel

Par : Céline Dubé

L’histoire d’une pionnière

Qui aurait cru que c’est un homme, un journaliste bien connu de surcroît, qui sortirait de l’ombre l’histoire de mère Sainte-Anne-Marie, cette religieuse de la congrégation de Notre-Dame qui a ouvert les portes des études supérieures aux filles québécoises, au début du XXe siècle? Comme projet de retraite, l’auteur a exploré archives et œuvres historiques, interviewé des témoins et visité les lieux où a vécu cette femme pour mieux s’imprégner de l’énergie de cette bâtisseuse, vénérée de son temps mais oubliée par la suite.
 
Le premier chapitre nous fait découvrir l’enfance heureuse de Marie-Aveline Bengle, de son vrai nom, née à Saint-Paul d’Abbotsford en 1861 dans une famille tissée serrée. Un milieu tout indiqué pour développer sa foi et pratiquer les valeurs chrétiennes, avant de s’engager dans le beau métier de maîtresse d’école qu’elle apprendra au pensionnat du mont Notre-Dame à Sherbrooke.
 
Le lecteur suit ensuite le parcours de cette femme qui entre à la congrégation de Notre-Dame en 1880, y deviendra enseignante et maîtresse générale des études pour l’ensemble de la congrégation. À ce titre, elle sera consultée et respectée par plusieurs politiciens. L’auteur affirme qu’elle « était devenue l’une des femmes les plus influentes du Québec ». En 1928, elle fut la première femme à être nommée membre de la commission pédagogique de la Commission des écoles catholiques de Montréal. Elle impressionna par sa compétence, son assurance et sa détermination. Elle a pu ainsi influencer l’enseignement primaire et secondaire dispensé à Montréal, mais aussi dans toute la province, grâce aux entrées que son poste lui créait au gouvernement du Québec et au département de l’Instruction publique.
 
Ses réalisations les plus importantes demeurent la fondation du premier collège classique féminin – l’École d’enseignement supérieur –, en 1908, et de l’Institut pédagogique, en 1926. L’introduction de l’ouvrage, où l’auteur rappelle le contexte social de l’époque, permet de bien comprendre l’importance de ces institutions. La majorité des jeunes complétaient alors à peine le cours primaire, à l’exception des garçons des classes aisées, qui allaient au collège classique et à l’université, privilège refusé cependant aux filles pour qui les études supérieures demeuraient impossibles. Les filles étaient destinées à être d’abord des mères de famille; mère Sainte-Anne-Marie prenait acte de cette mentalité sans l’accepter. Sans tambours ni trompettes, elle multipliait les démarches politiques et cherchait des appuis à sa cause, autant chez les féministes qui militaient pour le droit de vote des femmes que chez les politiciens et les membres du clergé. Elle ira même jusqu’à Rome pour obtenir l’assentiment du pape!
 
L’École d’enseignement supérieur visait à instruire une élite féminine. Elle ne le niait pas. Il lui fallait poursuivre dans la voie que Marguerite Bourgeoys avait tracée en fondant sa congrégation : favoriser les enseignantes des villes et des campagnes, celles qui éveillaient la jeunesse au savoir, celles qu’on nommait « les maîtresses d’école ». Sans le crier trop fort, elle considérait que les religieuses et les laïques enseignantes se devaient d’acquérir une formation reconnue par une institution publique. Toutefois, son projet d’ouvrir une école supérieure de pédagogie fut d’abord refusé par le gouvernement, parce que jugé trop avant-gardiste. Mais rien ne l’empêchait de rassembler les enseignantes le samedi à la maison-mère de la congrégation de Notre-Dame. Dès 1917, 200 à 300 religieuses – et plusieurs laïques qui s’étaient glissées parmi elles – bénéficiaient de l’enseignement des plus grands professeurs qu’avait recrutés mère Sainte-Anne-Marie, tous diplômés d’universités européennes ou québécoises. Après avoir franchi bien des obstacles, l’Institut pédagogique verra le jour en 1926 à Westmount, dans un bâtiment accueillant aussi le collège Marguerite-Bourgeoys.
 
La lecture du livre de Claude Gravel déboulonne des préjugés, remet les pendules à l’heure et permet de prendre la mesure de l’évolution du Québec – en matière d’éducation particulièrement – tout en rappelant l’apport fondamental d’une femme hors du commun.

Claude Gravel
La féministe en robe noire. Mère Sainte-Anne-Marie
Montréal, Libre Expression, 2013, 224 p.