Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

La fabrique de l’ennemi civilisationnel

Par : Samir Saul

L’auteur est professeur d’histoire à l’Université de Montréal

Le « choc des civilisations » est le nom de la stratégie de domination des États-Unis, qui prend l’islam comme alibi.

« Choc des civilisations », « axe du mal », « défense de nos valeurs », voilà des locutions qui auraient paru exotiques il y a à peine 20 ans. Pourtant, la répétition aidant, elles se sont insérées dans le langage courant et ont même été érigées au statut de catégories explicatives du monde contemporain. Comment et pourquoi ont-elles été élaborées et mises en circulation et quelles fins servent-elles ? Leur source nourricière, l’optique « civilisationnelle », procure à la fois un lexique, une grille de lecture et un plan d’action. Elle se compose de divers courants et référents antérieurs, enroulés et entrecroisés, comme une pelote de laine. Il en résulte un concentré de facture guerrière à l’étranger et conflictuelle sur le plan intérieur qui appelle une déconstruction.
 
Des antécédents de mauvais aloi
Au début des années 1990 apparaît une idée aussi curieuse que suspecte voulant que les civilisations mondiales soient en état de conflit permanent. Personne ne semblait l’avoir remarqué auparavant. Cette lutte entre civilisations, considérées comme des ensembles immuables à substrat religieux, déboucherait sur des guerres. L’avenir serait gros d’affrontements cataclysmiques mettant aux prises des milliards d’habitants de la planète. Conçue pour le règne animal, la théorie darwinienne avait été détournée vers la société humaine à la fin du XIXe siècle (darwinisme social) en vue de légitimer l’inégalité sociale, les affirmations de supériorité « raciale », l’expansion coloniale et la guerre inter-impérialiste pour la domination mondiale. Elle est désormais appliquée aux grandes religions (darwinisme confessionnel) pour justifier de nouveaux conflits. Un « bloc chrétien » occidental serait en face à face hostile avec tous les autres, en particulier « l’islam », pris comme un bloc, et la civilisation chinoise. Ainsi sont mis de l’avant une vision du monde, une interprétation de son évolution et un programme qui pénètrent dans les esprits grâce à la formule « choc des civilisations ».
 
Imposer la suprématie américaine
Au lendemain de la disparition de l’adversaire soviétique, deux voies sont tracées. L’une et l’autre postulent le néolibéralisme économique mondialisant et un monde unipolaire centré sur la primauté américaine. La première est optimiste, libérale et cosmopolite. Saluant un triomphe jugé définitif des États-Unis et du capitalisme, elle préfigure le « nouvel ordre mondial » de George Bush père et proclame rien de moins que « la fin de l’histoire » (Francis Fukuyama). La seconde, le « choc des civilisations », fait surface en 1993. L’expression est de Samuel Huntington, universitaire longtemps à l’emploi du gouvernement américain et du National Security Council. La formule répond à un besoin américain. L’arrêt de la guerre froide ayant privé les États-Unis d’ennemis officiels, il fallait en fabriquer afin de faciliter le recours à la force et les nouvelles conquêtes. Pessimiste, conservatrice et « identitaire », la formule théorise les nouveaux conflits, la fixation sur l’islam faisant office d’idéologie de remplacement de l’antisoviétisme.
 
La notion de « choc des civilisations » arrive à point nommé pour sous-tendre le courant néoconservateur qui a le vent dans les voiles. Son programme consiste à profiter de l’éclipse du rival soviétique pour instaurer manu militari la prédominance de l’« unique superpuissance » partout dans le monde. Huntington fournit le mot d’ordre et le courant libéral, les alibis idéalistes (« diffusion de la démocratie », « promotion des droits humains », « libération » par l’intervention armée, « ingérence humanitaire », « protection des civils », « défense des femmes », etc.). Le modèle renvoie aux impérialismes des siècles derniers, qui prétendaient répandre les bienfaits de « la civilisation » à coups de canons.
 
Contexte favorable
Les tenants des chocs civilisationnels s’activent dans une conjoncture historique de reflux des courants progressistes. Dans les pays du Nord, les projets collectifs s’étiolent, alors que renaît un libéralisme économique pourtant discrédité depuis la grande dépression. À l’Est, le modèle soviétique est à bout de souffle longtemps avant sa chute. Au Sud, les espoirs de développement économique, liés à la décolonisation, ne se sont pas réalisés. Dans les pays arabes, l’impasse du nationalisme et les assauts américano-israéliens mettent à mal la confiance en l’avenir et l’idée même d’État-nation ; le désarroi ouvre le chemin à une montée de l’islamisme politique.
 
Au Nord, la pensée unique vide de leur substance vie intellectuelle et vie politique. Alors que le manque de prise sur le mouvement de l’histoire empêche l’élaboration de programmes à l’échelle de la collectivité, les causes parcellaires à caractère sociétal, moral, écologique, communautaire, etc., prolifèrent. Tout concourt à une vision moralisante, réductionniste et souvent binaire d’un monde détaché de ses bases socioéconomiques et des rapports de force politiques. La carence en idées laisse le champ libre aux croyances de tout acabit. L’accent sur les « valeurs » (emprunt à la droite étasunienne) fait le lit des conceptions essentialistes, identitaires ou particularistes à caractère ethnique ou confessionnel. Dans les pays arabes, le rôle d’opposants à des régimes post-nationalistes ankylosés échoit principalement aux islamistes. Leurs préoccupations n’en sont pas moins relatives aux « valeurs » et à l’« authenticité », plutôt qu’à l’examen de la situation socioéconomique et à l’analyse politique. Partout, la société civile et l’État national, non ethnique et non confessionnel sont soumis à des pressions et des tensions.
 
Le civilisationnisme en Europe
Si le slogan guerrier du « choc des civilisations » est un produit américain au service de la politique internationale des États-Unis, il a une couleur européenne particulière. Parce que l’Europe n’est pas aussi impliquée sur le plan international, son civilisationnisme puise à des sources intérieures.
 
À partir des années 1980, dans plusieurs pays européens, l’islam, religion de la minorité, est vu comme incompatible avec le monde moderne : il serait théocratique, fondamentaliste, intégriste, obscurantiste, rétrograde, anti-femmes, terroriste, totalitaire. Avec ce fonds de commerce, la lutte contre l’islam prend la relève de l’« antitotalitarisme », qui visait les partis communistes, et de l’usage de l’immigré comme bouc émissaire de la crise économique. La « sauvegarde de la civilisation (judéo)chrétienne » de vieille facture est recyclée en croisade pour la « laïcité ». Ces mutations favorisent l’ingénierie politique : l’extrême-droite sort du ghetto et ratisse plus large en remplaçant les immigrés par les musulmans dans son viseur. Une certaine gauche peut ainsi se rallier en toute quiétude à la bonne cause laïque, ce qui, en prime, recadre son attention du politique au civilisationnel et la place à la remorque de la droite. Le toilettage confère de la respectabilité au ciblage d’une minorité et à l’incitation à la haine, désormais recouverts d’un cache-sexe.
 
La laïcité est dénaturée et dévoyée : de principe d’inclusion, elle est transformée en gourdin d’exclusion. Alors qu’une promotion de la laïcité exempte d’arrière-pensées xénophobes adopterait une pédagogie par l’exemple, celle mise de l’avant privilégie, au contraire, l’approche répressive, punitive, accusatrice, injurieuse, humiliatrice, dénigrante ou moqueuse qui n’accomplit rien d’autre que de rendre rebutant le laïcisme et de provoquer le repli identitaire et l’exacerbation de l’altérité. On est en droit de se demander si ce n’est pas le but recherché. Fanatique, ce catéchisme « laïc » voue aux gémonies un groupe en particulier et ressemble à s’y méprendre à de la xénophobie. Toujours est-il qu’il permet de se déculpabiliser et de stigmatiser en ayant la conscience tranquille. L’ostracisme envers une minorité se pare même des dehors d’un combat pour les idées universalistes des Lumières et, du coup, les islamophobes se retranchent derrière « la liberté d’expression » et « le droit de blasphémer ». Sélectives, ces prérogatives ne valent que contre l’islam ; leur application au judaïsme, autre foi minoritaire, ferait immanquablement déférer les amateurs de dérision devant les tribunaux pour délit d’antisémitisme.
 
Sous l’égide néoconservatrice
Les attentats du 11 septembre 2001 opèrent la jonction entre la « guerre des civilisations » à finalité géopolitique et l’islamophobie endogène. La boucle est bouclée : son sens étant élargi pour joindre le volet intérieur à la dimension internationale, le « choc des civilisations » résume le conflit global que mène le néoconservatisme. S’y retrouvent les vétérans de l’anticommunisme de vieille souche et ceux de l’« antitotalitarisme » des années 1970, métamorphosés en islamophobes sous couvert de « laïcisme » durant les années 1990. Néoconservateurs et sionistes des lobbies israéliens s’interpénètrent et se confondent : les premiers en retirent inspiration et soutien, les seconds, un appui inconditionnel aux politiques israéliennes. Tous communient au leadership américain faisant la « guerre au terrorisme » au nom des « valeurs ». Une internationale du néoconservatisme essaime des États-Unis aux autres pays occidentaux, incarnée par des dirigeants politiques et par une flopée de porte-parole tenant peu ou prou le même discours. Elle est d’autant plus nécessaire qu’il faut périodiquement réunir ces pays dans des coalitions demandées par les États-Unis et régentées par eux.
 
Synthèse de courants distincts, le « choc des civilisations » est une conception du monde qui s’adjoint une stratégie multifonctions. L’engin est à double détente : machine de guerre sur le plan international, levier de discorde sur le plan intérieur. À l’extérieur se succèdent invasions, occupations, guerres ethniques ou confessionnelles, démantèlements de pays, « regime change » et coups d’État déguisés en « révolutions ». Le but est d’éliminer les obstacles à un monde unipolaire, de mettre au pas les récalcitrants et de placer de nouveaux espaces à la disposition du capitalisme occidental. À l’interne, la carte identitaire est jouée à fond, en particulier en France (à laquelle on fait grandement écho au Québec). En plus de polémiques à grand renfort de publicité, des incidents triviaux sont montés en épingle et mis en scène. Tout y passe : affaires de foulard, de « jupe islamique », de repas halal à la cantine et de « burkini » à la piscine. Clivant, l’effet de ce « défouloir civilisationnel » est de tout réduire à des « valeurs » – comme ici avec la Charte des valeurs – et de conférer une impulsion sensible à la communautarisation, à la confessionnalisation et à l’ethnicisation de la collectivité. Désintégrateur du tissu social et de l’unicité nationale, le « choc des civilisations » permet d’essentialiser à tout va et de détourner l’attention des questions socioéconomiques et politiques. Les luttes de civilisations servent ainsi d’antidote aux luttes de classes, aux rapports de pouvoirs, aux inégalités sociales. Cette fonction dérivative n’est pas le moindre de leurs avantages comme outil d’enrayage et de désamorçage des mouvements de contestation.
 
Un dernier tour de vis
La crise économique qui débute en 2008 est un tournant qui fait passer la stratégie civilisationnelle à la vitesse supérieure. La panne est systémique, le pouvoir dépourvu de solutions et la stagnation installée pour longtemps. Chômage, baisse du niveau de vie, précarisation, paupérisation et creusement des inégalités font augmenter les risques de fractures irréparables, de troubles sociaux et de soulèvements populaires. Le besoin de diversion se faisant plus impérieux, les gouvernements prennent directement en mains la « campagne civilisationnelle ». Un pas est franchi. Déjà banalisé, le « civilisationnisme » est dès lors officialisé. En France, Nicolas Sarkozy, alors président, met en branle un grand débat sur l’identité nationale. L’actuel premier ministre, Manuel Valls, déclare son pays en « guerre de civilisation ». S’il précise que ce n’est pas contre l’islam, il ne s’interdit pas de prononcer le mot-code de l’islamophobie : « islamofascisme ». Par ailleurs, ses adresses répétées et ostentatoires aux Français de religion juive (comme le 8 septembre, dans une synagogue de Paris) imprègnent la nation de confessionnalisme communautariste et antirépublicain.
 
La crise de 2008 discrédite aussi la mondialisation capitaliste et disqualifie le leadership américain. Basé sur l’endettement et la financiarisation, le système économique s’apparente à un château de cartes. Il n’est plus possible de le vanter comme modèle légitimant la primauté américaine. Le roi est nu, tandis que vacille l’unipolarité censée être assurée depuis la disparition de l’URSS. Son avenir est compromis par la fragilisation des États-Unis et le renforcement de potentiels rivaux. Une offensive s’impose de toute urgence, d’abord dans le monde arabe où des soulèvements populaires en Tunisie et en Égypte risquent de faire tache d’huile. Les dizaines de milliers de djihadistes armés provenant de tous les coins du monde, semant terreur et dévastation, se révèlent des « ennemis civilisationnels » utiles pour démembrer des pays au moyen d’un sectarisme pathologique. La boîte de Pandore étant grande ouverte, la désintégration de ces États et sociétés, commanditée de l’extérieur, s’ajoute à la fragmentation interne. Les apprentis sorciers du « choc des civilisations » sont à la manœuvre.