Secteur Revue Relations

DOSSIER : La Chine : au-delà  du miracle

La dure réalité des travailleurs

Par : Entrevue avec Han Dongfang, réalisée par Louise Dionne

Après son engagement dans les manifestations de la place Tiananmen en 1989 – qui lui valut 22 mois de prison – Han Dongfang est devenu un défenseur des droits de la personne en Chine. Il dirige aujourd’hui le China Labour Bulletin, une organisation basée à Hong Kong qui soutient le syndicalisme indépendant et le respect des droits des travailleurs (voir : <http://iso.clb.org.hk/en>). Nous l’avons rencontré à Montréal, en février 2007, alors qu’il était conférencier invité dans le cadre d’un événement organisé conjointement par le Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal, le Centre d’études de l’Asie de l’Est et le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail.

Relations : En Occident, nous connaissons très peu l’état du marché du travail en Chine. Pouvez-vous nous parler des conditions réelles des travailleurs?

Han Dongfang : La population chinoise active comprend 760 millions de travailleurs. Parmi eux, 200 millions sont des migrants venus des campagnes. Le taux de chômage s’établit à 4,1 %. Les salaires et les conditions de travail varient d’une région à l’autre. Depuis 2004, il existe un salaire mensuel minimum – fixé dans chaque région selon des critères tels que les taux de chômage ou de croissance économique locaux. Ce salaire n’est donc pas uniforme. Il s’élève à 810 yuans à Shenzhen, à 780 yuans à Guangzhou (anciennement Canton), à 750 yuans à Shanghai ou encore à 650 yuans à Dalian. À Beijing, la capitale chinoise, il n’atteint que 640 yuans[1].

Si l’on exclut le secteur de la fonction publique, qui demeure le principal employeur, le marché du travail chinois regroupe trois types d’entreprises : les entreprises publiques, les entreprises récemment privatisées et les entreprises étrangères – ces deux dernières étant de plus en plus nombreuses. À l’intérieur du pays, il y a surtout des entreprises d’État en voie de privatisation, alors que sur la côte on constate un mélange entre les entreprises privées étrangères et les entreprises chinoises. 

Les problèmes rencontrés par les travailleurs, tant dans les entreprises privées chinoises qu’étrangères, sont les mêmes. Ces dernières doivent toutefois affronter des campagnes internationales portant sur leur « responsabilité sociale » et leur respect des codes d’éthique. Plusieurs font l’objet de pressions de l’opinion publique – par exemple, des campagnes de boycott dans leur pays d’origine. Certaines subissent les conséquences d’une « mauvaise image ». Elles sont alors parfois contraintes de corriger le tir.

En revanche, pour les entreprises privées chinoises, rien de tel. Les patrons sont souvent les anciens dirigeants des entreprises publiques qu’ils ont acquises pour une bouchée de pain. Ils connaissent les rouages du pouvoir et leurs liens avec les autorités locales sont solides. Ils n’ont pas peur des autorités et savent qu’ils peuvent pratiquement faire tout ce qu’ils veulent. S’ils ne respectent pas les lois, il n’y a pas de médias ou d’ONG pour faire pression ou les dénoncer. Personne ne peut les contraindre à respecter un code de conduite. Ils imposent impunément de longues heures de travail et de mauvaises conditions à leurs travailleurs. Ils ne remplissent pas leurs obligations légales en matière d’avantages sociaux comme la retraite, l’assurance-maladie, etc. Dans ces entreprises privatisées, les femmes sont souvent les premières congédiées.

En dressant ce portrait, je ne veux aucunement prétendre que les entreprises étrangères offrent de meilleures conditions. Leur premier objectif est de faire des profits. Ces entreprises investissent en Chine parce que la main-d’œuvre y est à bon marché et que les travailleurs chinois sont dociles. Ceux-ci ne possèdent pas d’organisation collective pour se défendre et le gouvernement ne les protège pas lorsqu’ils se plaignent d’abus et du non-respect des lois chinoises. Mais, comme je le mentionnais précédemment, il y a au moins la possibilité d’exercer des pressions internationales sur les entreprises étrangères.

Une véritable protection des travailleurs passerait évidemment par leur capacité de s’organiser librement et solidairement. Toutefois, la lutte des travailleurs chinois pour leurs droits implique aussi que les entreprises étrangères – canadiennes ou autres – venues s’installer en Chine respectent les lois. C’est là un minimum. Si des pressions arrivent à forcer ces entreprises à le faire, cela pourrait avoir un effet d’entraînement sur l’ensemble des entreprises chinoises qui ne respectent pas les lois du pays sans que cela n’entraîne pour elles de conséquences.

Rel. : Pouvez-vous nous donner un aperçu de ces lois et de leur non-respect?

H. D. : Depuis les années 1990, la législation en matière de droit du travail s’est beaucoup développée. Toutefois, il y a un fossé immense entre ce qu’elle préconise et son application. Elle reste trop souvent lettre morte ou, en raison de la grande liberté des autorités locales, elle est appliquée de façon aléatoire. Étant donc souvent caduque, elle ne modifie aucunement le fonctionnement social et politique du système chinois.

Il existe de grandes lignes directrices, comme par exemple l’établissement d’un contrat de travail qui doit contenir, entre autres, des clauses concernant sa durée, une description des tâches du salarié, les conditions, la rémunération, le versement des cotisations sociales, etc. En pratique, les entreprises se contentent souvent d’ententes verbales. Il en va de même pour les horaires qui, en principe, ne doivent pas dépasser 44 heures par semaine. Toute heure supplémentaire devrait être payée plus chère, mais c’est rarement le cas.

Il y a un régime de santé et de sécurité au travail en Chine, mais les patrons n’y contribuent souvent pas – même s’ils y sont obligés par la loi. Les travailleurs paient leur part, mais l’argent est accaparé par des fonctionnaires corrompus. Le gouvernement ne vérifie pas les contributions et la caisse est vide. Au moment où ils en ont besoin, les travailleurs se retrouvent donc devant rien. Quand surviennent des accidents de travail ou des maladies industrielles, il y a souvent collusion entre les patrons et les autorités locales qui produisent de faux diagnostics ou retardent le processus de plaintes, rendant les contestations difficiles. Les tribunaux refusent alors les causes.

En outre, la loi prévoit des congés fériés payés et, pour les travailleuses, des congés de maternité. Or, dans les entreprises privées, ces dernières perdent souvent leur emploi à cause d’une grossesse. Les employeurs sont aussi tenus d’offrir des services de garde. Mais la majorité ne le fait pas. Et lorsqu’il y avait une garderie dans une entreprise avant sa privatisation, elle a souvent été abandonnée par les nouveaux propriétaires.

Rel. : En 2006, la Fédération des syndicats de Chine a mobilisé des travailleurs dans le but de syndicaliser des magasins Wal-Mart. Que s’est-il passé? 

H.D. : La saga de la syndicalisation de Wal-Mart est une immense farce, un spectacle visant à redorer l’image du syndicat officiel : la All China Federation Trade Union (ACFTU). Il faut savoir que Wal-Mart est implanté en Chine depuis 1996 et emploie 30 000 personnes. Dès le départ, l’ACFTU a demandé la mise en place d’un syndicat mais les patrons de l’entreprise ont refusé. Pourtant, les dirigeants de Wal-Mart auraient eu tout intérêt à les laisser faire, car l’ACFTU est un syndicat d’apparat. Les syndicats locaux qui lui sont affiliés réclament rarement des augmentations de salaire ou de meilleures conditions de travail. D’ailleurs, ils sont souvent dirigés par une personne issue de la direction même de l’entreprise – le responsable des ressources humaines par exemple. L’ACFTU a menacé Wal-Mart de poursuites, sans jamais passer aux actes.

Cependant, en 2005, un rapport déposé au Congrès national du peuple chinois portant sur le respect de la législation en Chine affirmait que les lois du travail étaient fortement bafouées. Cela a créé un scandale et forcé l’ACFTU à réagir. Rapidement, elle a envoyé des représentants dans la province de Fujian, dans le sud-est du pays. Ils ont recruté une vingtaine d’employés du Wal-Mart de Quanzhou et les ont syndiqués. À ce jour, 47 des 59 magasins de la chaîne en Chine sont syndiqués.

Dans les faits, l’ACFTU est le relais du Parti communiste au sein des entreprises. La principale fonction de ces syndicats officiels consiste à contrôler les travailleurs et à « engraisser » leurs dirigeants syndicaux qui perçoivent 2 % de la masse salariale. Pour eux, comme pour le Parti communiste, leur présence dans les firmes étrangères est un enjeu essentiel pour conserver le contrôle de la situation. D’ailleurs, l’ACFTU réclame une loi pour rendre cette présence obligatoire. La Chine interdit en revanche toute organisation de travailleurs en dehors de ce cadre. Il y a à peine 2 % des syndicats qui sont indépendants – et donc illégaux – en Chine. Les dirigeants des véritables mouvements de travailleurs ne finissent pas à la tête de l’ACFTU. Ils se retrouvent plutôt en prison, en exil ou bien ils se cachent. 

Rel. : Nous entendons régulièrement parler de grèves spontanées et de manifestations d’insatisfaction envers le gouvernement chinois. Qu’en est-il vraiment et est-ce que ces actions ont un impact? 

H. D. : Chaque semaine apporte effectivement son lot de grèves spontanées ou d’émeutes occasionnelles, dénonçant les mauvaises conditions de vie, les salaires impayés ou les dangers auxquels sont exposés les travailleurs. Des années 1990 à aujourd’hui, différents enjeux – variant selon le contexte et la période – ont alimenté ces phénomènes au sein des entreprises privatisées ou étrangères.

Dans les entreprises privatisées, la colère des travailleurs est une réaction à la tricherie des dirigeants. Ils réclament simplement leur dû. Dans le processus de privatisation, les autorités locales offrent régulièrement aux travailleurs de faibles compensations (environ 100 dollars canadiens par année d’ancienneté) pour qu’ils acceptent de quitter leur emploi. Ils leur font croire que s’ils n’acceptent pas ces offres, ils n’auront rien. Il s’agit de menaces à peine voilées. Comme les travailleurs ne sont pas organisés, ils acceptent. Et ils perdent tout : rentes de retraite, logements, avantages sociaux, etc. Après un ou deux ans, ils constatent souvent que les anciens dirigeants de ces usines étaient les nouveaux propriétaires. Cela les met en furie évidemment. Ils descendent dans la rue, bloquent les accès aux usines et arrêtent la chaîne de production.

Dans les entreprises étrangères, c’est une autre histoire. Il s’agit surtout de grèves spontanées pour récupérer les salaires impayés. Il y en a eu beaucoup à la fin des années 1990 et il y en a encore aujourd’hui. Des propriétaires ne paient pas leurs employés durant plusieurs mois et s’enfuient parce que le déficit de l’entreprise est trop grand. Les travailleurs se présentent un matin et, pas de patrons; l’usine est vide. Ils interpellent le gouvernement, mais il ne fait rien car les dirigeants sont retournés dans leur pays.

La sécurité est aussi un enjeu, car on utilise beaucoup de produits toxiques et chimiques dans les entreprises. Or, lorsque les travailleurs tombent malades à cause de ces produits, ils sont congédiés. Conscients de ces dangers, ils protestent et demandent au gouvernement de prendre ses responsabilités. Lorsque celui-ci ne fait rien, ils réagissent.

Habituellement, les travailleurs chinois ont peur de protester. S’ils prennent la rue, c’est qu’ils n’ont vraiment plus rien à perdre. Le gouvernement arrête alors un certain nombre de responsables et les emprisonne quelques jours, voire quelques semaines. Mais, comme il veut garder la face, il fait des pressions discrètes auprès des dirigeants des entreprises pour qu’ils dédommagent les travailleurs. Le gouvernement accepte toutefois difficilement de faire des compromis. Il ne veut pas de précédent ni encourager les travailleurs à protester ou à le critiquer. Les quelques gains se font donc au prix de l’emprisonnement des meneurs.

Rel. : Pouvez-vous nous parler de luttes importantes menées par les travailleurs?

H. D. : Le gisement de pétrole Daqing et l’usine de Liaoyang ont été les cas les plus médiatisés. En mars 2002, 50 000 ouvriers du gisement de pétrole Daqing ont protesté plusieurs jours contre la réduction d’emplois dans le cadre d’une importante restructuration. Plus tôt, en 2001, une usine de métal située à Liaoyang (nord-est) a fait faillite. Les dirigeants avaient pillé l’entreprise publique. Les ouvriers sont descendus dans les rues pour protester et réclamer leurs salaires.

Tandis que le cas Daqing était symbolique par le nombre de protestataires et à cause de sa revendication pour des syndicats indépendants, celui de Liaoyang était un exemple de solidarité – car il y avait un désir d’établir des liens avec d’autres ouvriers pour contrer la vague de privatisations. Dans les deux cas, il y a eu répression par les autorités et les chefs ont été condamnés à des emprisonnements de plusieurs années.

Rel. : Quelles formes prendront vos prochaines luttes et quels en seront les enjeux?

H. D. : Si la colère des travailleurs s’exprime de plus en plus dans la rue, cela est une avancée. C’est toutefois insuffisant. Le gouvernement est puissant et omniprésent. Les confrontations finiront par saper les énergies des travailleurs et elles ne règleront pas nécessairement les problèmes. La grève et les manifestations sont des outils, mais la négociation doit être privilégiée.

Dans notre organisation, nous embauchons des juristes qui montent des dossiers. En cour, nous gagnons la moitié de nos causes – ce qui n’est pas si mal! L’an dernier, par exemple, nous avons gagné une cause pour 11 travailleurs du secteur de la joaillerie atteints de silicose et qui ont été congédiés sans compensation. La cour a obligé l’employeur à verser une somme équivalent à environ 5000 dollars canadiens à une des victimes – ce qui est beaucoup pour un travailleur chinois. Mais ce qui est encore plus intéressant, ce sont les retombées de ces jugements. Nous publions des rapports qui les font connaître et qui permettent de faire de la prévention. Nous informons le plus de monde possible : le gouvernement, les travailleurs, les patrons, les médias. Notre approche est « civile ». Nous ne sommes pas un ennemi du gouvernement. Il ne s’agit pas de le critiquer pour le plaisir de le faire. Nous présentons les faits et demandons justice. Nous voulons que les gens négocient pour le mieux-être de tous. Nous cherchons un développement juste, harmonieux et durable pour la société, pour la nation, pour les travailleurs et pour l’usine. 

Nous ne pouvons pas nous attaquer à tous les dossiers. La Chine est un grand pays et elle fait face à divers problèmes. Nous nous occupons de quelques cas et espérons que ceux-ci permettront de faire bouger les choses. Des ONG et des syndicats de partout dans le monde nous soutiennent par des campagnes et du financement. Ce soutien nous permet de remettre en question le fonctionnement du système, de publier des rapports et d’informer les travailleurs afin de les aider à mieux se faire respecter.

Le 1er janvier dernier, une nouvelle législation du travail est entrée en vigueur en Chine. Elle unifie l’ensemble des lois du travail. Elle touche tous les employeurs (entreprises chinoises ou étrangères). Elle demande que chaque travailleur soit pourvu d’un contrat écrit. Elle impose également aux patrons de garder à jour un livret des employés qui stipule l’ensemble des règles liées au recrutement, à l’emploi et au licenciement au sein de l’entreprise. Elle réaffirme la possibilité, pour les employés, de poursuivre en justice leurs employeurs et de demander des dommages et intérêts. Le China Labour Bulletin reconnaît que cette nouvelle législation définit encore mieux et renforce, en principe, les droits des travailleurs chinois. Il déplore toutefois que ces derniers ne jouissent pas de moyens collectifs pour se faire respecter. Ainsi, dans les faits, la nouvelle législation risque d’être violée ou ignorée comme l’ont été les lois antérieures. 


[1] Le yuan vaut environ 0,14 dollar canadien.