Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

La dignité

Par : Vivian Labrie

L’auteure, cofondatrice du Collectif pour un Québec sans pauvreté, est chercheure et animatrice de projets intégrant l’expertise de personnes en situation de pauvreté [1]

Deux choses en particulier m’indignent en ce moment : les inégalités sociales – avec les privilèges institués d’un côté et les humiliations de l’autre – et la non-considération de l’apport possible des personnes qui vivent ces humiliations à l’intelligence commune du monde, à notre manière de vivre en société. Il y a des « nous », il y a des « autres », mais pas beaucoup de « nous-autres ». Tant qu’on ne peut pas dire nous-autres en incluant la fraction la plus pauvre de la population, il manque un ingrédient essentiel de la démocratie : tout le monde.

Au moment d’écrire ce texte, je suis tombée par hasard, en rangeant des papiers, sur une réflexion bouleversante de mon amie Monique sur la dignité, qu’elle avait envoyée au printemps 2005 à une page d’opinions d’un quotidien. En voici des extraits.

« La dignité pour moi, c’est très important. Je suis en situation de pauvreté et comme il y a beaucoup de préjugés, en cette semaine de la dignité des personnes assistées sociales, je veux vous dire ce que ça représente pour moi. La dignité fait partie de notre quotidien, c’est le respect de chacun, chacune, dans ses valeurs, c’est accepter la personne telle qu’elle est sans la juger et pouvoir s’exprimer en toute liberté. C’est aussi que mes acquis soient reconnus tels qu’ils sont, que les gens acceptent où je suis rendue dans ma vie, c’est la fierté que j’ai dans mes actions de tous les jours, la reconnaissance des services que je rends. 

C’est m’épanouir devant de belles choses et pouvoir les exprimer, être considérée égale aux autres, écouter et être écoutée. Que les gens acceptent la richesse que mes parents m’ont donnée. C’est exploiter mes talents, pouvoir vivre décemment sans avoir à me soucier du lendemain, pouvoir échanger mes valeurs, mon vécu avec les autres, être reconnue et respectée pour ce que je suis.

En fait, la dignité, c’est pouvoir vivre et être moi-même. »

Merci Monique, tu poses la base. Tu ne dis pas toutefois le nombre de fois où on a porté atteinte à cette dignité. Il m’en vient quelques-unes à la mémoire, dont cet odieux interrogatoire que t’avait fait subir un animateur de lignes ouvertes. Il t’avait appelée chez toi un matin au lendemain d’une action de ton groupe de défense de droits dont tu étais une des porte-parole. Tout ce qu’il avait insinué sur ton compte, à l’envers complètement de qui tu es, et cela, sans jamais même t’avoir rencontrée! J’étais indignée. Quelle arrogance! Quel acharnement! 

Le premier des buts énoncés dans la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, adoptée en 2002, est de « promouvoir le respect et la protection de la dignité des personnes en situation de pauvreté et lutter contre les préjugés à leur égard ». Quel écart encore en 2011 entre l’énoncé et la réalité! Que faire maintenant pour promouvoir ce respect et protéger des personnes comme toi de prédateurs comme lui? La question se pose, lancinante.  

L’été dernier, en participant à une marche contre la pauvreté et pour la dignité, en France, j’ai été intriguée par la manière dont le collectif organisateur avait choisi de désigner les personnes non pauvres marchant avec celles qui vivaient la pauvreté : les personnes indignées. De fait, il y a dans l’indignation un sentiment d’urgence qui mobilise. En cherchant ce qu’évoque pour moi ce terme émotif qui contient de la colère et beaucoup de sensations qui dérangent et mettent en mouvement, il m’est venu les mots suivants : une perception de rupture dans l’équilibre des dignités qui vient faire écho en soi. On prend conscience que des comportements, des façons de voir et de faire sont indignes du « nous » dans lequel on veut s’inscrire. Ça inconforte. Ça interpelle et pousse à agir. Ça conduit à partager ce sentiment avec d’autres et à chercher à préciser ce qui est en cause. Ici, il faut souvent dominer l’impatience, le temps de réunir l’information, de développer une compréhension qui tienne la route et d’apercevoir les voies de passage. Parce que changer la situation suppose une lutte, des arguments, une capacité de faire face aux dénis et autres manœuvres des tenants du statu quo. Sans compter une vigilance à maintenir sa propre dignité dans la manière de bouger. 

Et le contraire de l’indignation, me suis-je demandé? J’ai été étonnée du mot qui m’est venu spontanément : l’émerveillement. Serait-ce que ça nous met dans l’égalité et la quête commune? En tout cas, il y a là deux bons carburants d’humanité.


 [1] Avec la collaboration de Monique Toutant.