Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

La construction médiatique des préjugés

Par : Amine Brahimi

L’auteur est doctorant en sociologie à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris et au Centre européen de sociologie et de science politique
 
 
Généralisée depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’image négative des musulmans dans les médias du monde occidental est un fait établi par de nombreuses études, et ce, dès les années 1980[1]. Cette représentation est grandement liée au sensationnalisme et au traitement sommaire des événements marquants de l’actualité internationale impliquant des communautés musulmanes (par exemple, le conflit israélo-palestinien, la révolution iranienne de 1979, les guerres d’Irak et d’Afghanistan), traitement qui présente le monde musulman comme étant constamment en proie à l’instabilité et au fanatisme. La diffusion régulière par les médias d’images-choc frappant l’imaginaire (femmes voilées, groupes de djihadistes, attentats, etc.) contribue également à la représentation d’un islam désormais perçu comme menace potentielle aux institutions démocratiques. De cette construction médiatique ressort une figure du musulman conservateur, irrationnel et refusant la modernité, figure en phase avec la trame narrative du « choc des civilisations ».
 
Ce constat vaut pour le Québec, où, comme ailleurs en Occident, l’immigration récente en provenance des pays associés à l’islam pose de nouveaux défis. Aussi, les communautés musulmanes figurent parmi celles qui font l’objet d’une importante couverture médiatique. Au cours des dernières années, cette surmédiatisation a joué un rôle primordial dans la structuration et le renforcement, auprès de la population, de stéréotypes majoritairement négatifs. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, cette image a été plus que jamais « légitimée » et renforcée par une couverture caricaturale amalgamant islam et terrorisme. La question de « l’islam au Québec » est ainsi devenue un dossier central dans les médias, voire un enjeu sociétal majeur, particulièrement en période d’élections, à la faveur d’acteurs politiques capitalisant sur les stéréotypes et sur une politique identitaire de droite. Le débat sur le niqab, lors de la campagne électorale fédérale de 2015, en constitue l’exemple le plus récent. Alors qu’il ne reflète la réalité que d’une infime minorité de femmes musulmanes, le port du voile intégral a monopolisé les débats et la couverture médiatique durant des semaines.
 
Comme l’illustre cet exemple, les communautés musulmanes sont considérées comme un tout monolithique sans distinction, par essence incompatible avec l’Occident. Pourtant, la réalité est tout autre : les différences entre les musulmans de différents pays (maliens, indonésiens, arabes, russes…) sont bien plus importantes que celles qui les distinguent des citoyens de leurs communautés nationales respectives, par exemple. Interpellés en tant que musulmans, qu’ils soient pratiquants ou non, croyants ou non, beaucoup se sentent désormais concernés par les discours qui les stigmatisent indistinctement.
 
À titre illustratif de la force des représentations médiatiques de l’islam, le sondage sur le racisme mené par la firme de sondage Léger marketing, en janvier 2007, a révélé que 50 % des Québécois ont une mauvaise opinion des musulmans. Ce n’est certainement pas un hasard, sachant qu’il a été conduit après que certains médias eurent monté en épingle des sujets sensibles tels que l’institution des tribunaux islamiques en Ontario ou des demandes d’accommodements raisonnables de nature religieuse. Ce que reflètent les résultats de cette enquête, c’est ni plus ni moins le manque de respect général, voire les infractions flagrantes à la déontologie journalistique commises par les médias quand vient le temps de traiter du fait musulman.
 
Or, la vision réductrice de l’islam qui en ressort a des effets très pernicieux sur le plan social : peur, humiliation, anxiété et insécurité constituent le lot des communautés musulmanes fragilisées par une position sociale souvent précaire, entraînant fatalement, pour la plupart, un repli sur soi et une crispation identitaire. Le profilage et autres dérives des dispositifs de sécurité, particulièrement aux frontières et dans les aéroports, la discrimination sur le marché du travail des personnes identifiées comme musulmanes[2] ou la croissance des actes islamophobes violents n’en sont que quelques exemples. C’est sans oublier le retour en force, dans le discours politique, des clichés orientalistes sur l’islamisation des sociétés, la soumission de la femme musulmane, la décadence des États gouvernés par l’islam, le terrorisme, etc. Inutile de rappeler à quel point toute cette situation nuit au développement d’un sentiment d’appartenance à la société d’accueil.

 


[1] Voir notamment Jack Shaheen, Arab and Muslim Stereotyping in American Popular Culture, Washington, Georgetown University, 1997.
[2] Marie-Thérèse Chicha, « La discrimination à l’embauche », Relations, no 763, mars 2013.