Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

« Jusqu’ici, tout va bien » dans nos cégeps

Par : Fanny Theurillat-Cloutier

L’auteure est professeure de sociologie au Cégep Marie-Victorin

Une mobilisation historique a permis de préserver des dimensions fondamentales des cégeps, par ailleurs menacées par l’austérité.

Le mouvement « Je protège mon école publique » a fait parler de lui ces derniers mois, faisant connaître les conséquences de l’austérité – autre visage ou nouveau nom du néolibéralisme – sur l’enseignement primaire et secondaire au Québec. Mais les cégeps sont aussi touchés, notamment une de leurs dimensions fondamentales issues du rapport Parent : leur caractère inclusif et démocratique.
 
En effet, le nombre de cégépiens ayant des besoins particuliers a explosé ces dernières années, les jeunes ayant été diagnostiqués et accompagnés au primaire et au secondaire se retrouvant maintenant au cégep. La solution avancée par certains « experts » fait sourire tant elle relève d’une pensée magique : il s’agit de la « pédagogie universelle », qui permettrait à tout enseignant de s’adapter à l’ensemble des intelligences et des situations de handicap de ces étudiants. Or, avec parfois plus de 10 étudiants sur 35 ayant besoin d’un soutien particulier, adopter cette approche c’est assurer l’échec de plusieurs et le désabusement des professeurs. Le gouvernement vient de s’engager à dégager 10 millions de dollars pour tenir compte de cette nouvelle réalité, mais l’allocation de ces fonds devra encore faire l’objet d’âpres luttes pour qu’ils soient utilisés à bon escient.
 
Les conditions de travail des professeurs qui doivent répondre à ce nouveau défi, en plus de l’ensemble des tâches reliées à l’enseignement, se dégradent. On exige qu’ils s’investissent toujours plus et qu’ils rendent toujours plus de comptes, tout en maintenant un niveau de précarité, souvent méconnu, qui nuit à la qualité de l’enseignement. Beaucoup de professeurs de cégep sont en effet dans l’insécurité d’une session à l’autre, et ce, pendant plusieurs années, parfois plus de dix ans. Actuellement, 40 % d’entre eux sont des contractuels sans sécurité d’emploi.
 
Parallèlement, et sans que cela soit uniquement lié à l’austérité, les cégeps des régions peinent à garder ouverts certains programmes, faute d’inscriptions suffisantes et conformes aux critères du ministère de l’Éducation. Pouvoir rester dans sa région pour y faire ses études fait pourtant partie du succès du modèle québécois d’éducation. Devant ce problème, que proposait le rapport Demers[1] ? Développer la formation à distance. Sachant que l’expertise dans le domaine se concentre principalement dans les grands cégeps de la région métropolitaine, on risque ainsi d’introduire le loup dans la bergerie, déguisé en bergère… Le Québec pourrait pourtant faire le choix politique de financer adéquatement la formation collégiale en région, au lieu de s’en remettre à une solution qui risque d’aggraver le problème.
 
Le gouvernement Couillard, lors de la dernière négociation, cherchait aussi à détruire ce qu’il reste du projet d’autogestion dans les cégeps. Nés de luttes sociales de la fin des années 1960 et du début des années 1970, les cégeps se structurent autour de noyaux décisionnels démocratiques : les départements, la commission des études et les syndicats. Ces lieux, égalitaires dans le cas des départements et des syndicats, sont importants pour l’autonomie professionnelle. Or, le régime « austéritaire » visait à transformer en profondeur la gestion des cégeps, en retirant du pouvoir aux professeurs dans chacune de ces instances, au profit de gestionnaires. On a cherché, par exemple, à faire des coordonnateurs de département des cadres et à retirer la majorité aux professeurs autour de la table de la commission des études, où se décident pourtant les orientations et les politiques liées à la pédagogie. Le gouvernement Couillard (qu’on sent inspiré par l’anti-syndicalisme de l’ex-gouvernement Harper) voulait aussi revoir le financement lié aux activités syndicales qu’assument certains professeurs et qui permet pourtant ce qu’on appelle la « co-gestion ». Ce n’est que par une mobilisation historique qu’un tel projet de transformation radicale a pu être évité, du moins pour l’instant.
 
Cela démontre que l’austérité n’est pas une fatalité, mais un projet politique contre lequel les mouvements sociaux peuvent se mobiliser et remporter des victoires. Cependant, comme dans le film La haine de Mathieu Kassovitz, on peut toujours se dire que « jusqu’ici tout va bien », mais l’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage.

 


[1] À ce sujet, lire Georges Leroux, « Menace sur les cégeps », Relations, no 777, mars-avril 2015.