Secteur Revue Relations

DOSSIER : La beauté du monde

La beauté du monde

Relations no 738
février 2010

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Thématiques

Art

« Joue-nous donc quelque chose de beau… »

Par : Michel Gonneville

L’auteur est compositeur

Certains s’inquièteront et d’autres se réjouiront de l’offre pléthorique de musique à laquelle est soumise la grande majorité des habitants de la planète à notre époque. Immense bruit de fond pour un siècle de sourds ou réalisation de la prophétie du « village global »? Multiplicité des plaisirs disponibles ou danger d’une anesthésie par saturation? Étonnement, en tout cas, devant cette situation sans précédent historique.

Goutte d’eau dans cet océan sonore, que vient donc apporter la « musique contemporaine » à la beauté du monde? Depuis toujours, les compositeurs ont œuvré au renouvellement du langage musical (harmonie, rythme, forme) et à l’invention de nouveaux territoires sonores. On a l’impression d’une accélération de l’histoire sur ce plan depuis la Seconde Guerre mondiale. Messiaen, Cage, Boulez, Stockhausen, Xénakis, Reich, Pärt, Garant, Tremblay, Vivier, Boudreau, Bouliane, Lesage, Sokolovic : chacune de ces figures de la musique contemporaine redéfinit à sa façon ce que peut être la musique, voire la fonction même de cet art qui « combine les sons », non pas nécessairement de manière « agréable à l’oreille », selon une vieille définition, mais pour qu’ils suscitent une variété de réflexions, d’émotions, de plaisirs, de passions. Et par là être en mesure de réinventer la nature même de la beauté. De beautés au pluriel plutôt, alors que tant de cordes différentes en nous sont appelées à vibrer au gré des propositions des créateurs!

Le cruel, le dissonant, le grotesque, voire le laid, ont toujours fait partie de la panoplie de la beauté. Ajoutons-y le froid, le distant, le neutre, le désordonné, le profanatoire, l’anarchique. Si l’art est dans la manière de dire plutôt que dans le sujet qu’il traite, la beauté devrait plutôt naître de cette manière, que l’on peut alors admirer. Identifiant les conditions du beau du point de vue de l’objet offert à un récepteur, les Classiques parlaient de l’entièreté de cet objet – condition liée à la forme –, de l’harmonie (entre le tout et les parties) et de l’éclat (ce qui retient et saisit la perception). En face, un récepteur, « sujet connaissant par l’intellect, imaginant, agissant, capable de plaisir et de peine, donc aussi de désir et de répulsion » (Étienne Gilson, Introduction aux Arts du Beau, Paris, Vrin, 1963). Si celui-ci perçoit et reconstruit en lui-même la cohérence, la « perfection » de la proposition artistique, dans la forme même qu’elle adopte (pensons au bien-être-qui-vient-après-l’ennui dans certaines œuvres du compositeur John Cage ou aux brutales juxtapositions de sonorités chez Gilles Tremblay), il peut y avoir plaisir, éventuellement émotion – que notre époque confond souvent avec la beauté alors qu’elle n’en est qu’une facette.

Une artiste est inspirée par les forces sexuelles qui meuvent le monde, un autre par les origines politiques ou historiques de ses colères, un troisième par la mère perdue et la mort qui hante, et cet autre par le pur plaisir de la construction sonore, dans l’étonnement de ce qu’elle peut évoquer. Une œuvre ne peut donner que ce qu’elle offre. Le récepteur ne peut recevoir que dans la mesure où il accepte le monde qui lui est proposé.

Toi, attiré par la musique, toi qui sais que le plaisir (l’impression de beauté) de celui qui écoute est contingent; que le plaisir se gagne et qu’il n’y a rien de moins spontané; que la connaissance et le temps peuvent amplifier le plaisir; qu’il y a un Je et un Tu dans la relation artistique et qu’un dialogue ne peut exister sans écoute; alors : écoute. Écoute bien. Avec acuité. Écoute beaucoup. Entoure ton écoute de tes questions. Cherche des réponses et réécoute. Analyse et oublie. Écoute encore. Laisse ce qui est nourrir ton imaginaire. Tu n’es pas obligé d’aimer. Mais tu peux bien prendre le temps d’écouter une fois. Avant d’être compositeur, j’ai longtemps été auditeur et c’est à lui que je cherche d’abord à faire plaisir. Si tu es patient, tu auras peut-être le désir d’entrer de toi-même dans le jardin dont je t’ai ouvert la porte, et où se trouvent les fleurs musicales étranges et « divinement inutiles » (Gilson) que j’y ai installées, avec ma maladresse de jardinier toujours en apprentissage. Mais tu le sais bien, tu sais tout cela : je suis un animal humain comme toi et, dans le maelström musical croissant, malmenés par les conditions d’exercice du jardinage, nous nous parlons tous toujours de la même chose : de notre étonnement d’être ici, trop brièvement.

Je me souviens, lorsque, dans les soirées familiales de ma jeunesse, au lieu de Chopin pour lequel j’étais plus doué, je m’escrimais à jouer quelque pièce de Bach au piano, mon père ou quelque cousin finissaient par me lancer : « Bon, joue-nous donc quelque chose de beau… »