Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'éthique est-elle dans l'impasse?

Islam, fondamentalismes et modernité, entrevue avec Antoine Sfeir

Par : réalisée par Jean-Claude Ravet

Directeur des Cahiers de l’Orient, Antoine Sfeir est un spécialiste bien connu du Proche et du Moyen-Orient. Relations a profité de son passage à Montréal, l’automne dernier, pour le rencontrer et clarifier avec lui la question du fondamen­talisme et du rapport apparemment problématique de l’islam avec la modernité.

Relations : L’Occident se représente souvent l’islam comme une religion monolithique et homogène, dans laquelle l’interprétation n’a que peu de rôle à jouer. Qu’en pensez-vous?

Antoine Sfeir :
Il n’y a rien de moins vrai qu’une con­ception monolithique de l’islam. Autant celle-ci aurait pu se justifier un certain temps, durant l’empire ottoman ; autant l’islam, de nos jours, est éclaté et pluriel, ne serait-ce que depuis la disparition, en 1924, du califat – cette institution centralisée, à la fois temporelle et spirituelle.

Pour bien prendre la mesure de cette pluralité, il est bon de revenir aux origines de l’islam. Le mot islam vient d’une racine arabe slm, qui a au départ le sens d’un salut : « Paix! ». Le slm a donné ensuite le verbe aslama qui signifie s’abandonner, sous-entendu à Dieu, et « se rendre », au sens militaire du terme. Tout dans l’islam s’articule autour de ce pivot, d’où la croyance fondamentale, essentielle, du « il n’y a de Dieu que Dieu ».

Pour sa part, le mot Coran en arabe veut dire « récitation ». Mahomet, le prophète, a écouté et répété les paroles divines que lui a dictées l’archange Gabriel. Il y a cependant deux époques très différentes dans le Coran, qui transparaissent dans le style même et dans la langue arabe. La première époque (610-622) est celle du souffle poétique et spirituel du Coran, qui concerne les relations de l’être humain avec son créateur. Il faut savoir qu’à la fin de cette période, en 619, Mahomet va connaître l’année du chagrin. Il perd ses deux protecteurs à la Mecque, notables de la ville : son oncle et son épouse. Il doit quitter la ville, renvoyé des siens, humilié. Il cherche alors refuge à Médine, en 622, où il s’imposera comme médiateur dans les conflits qui opposent les tribus de la région. Com­mence alors la deuxième époque du Coran : discours qui concernent essentiellement les relations des hommes entre eux et l’établissement de règles administratives, sociales, écono­miques.

Mais, même là, on reste toujours dans la récitation. Le Coran n’est pas encore un livre. C’est seulement en 652, 20 ans après la mort de Mahomet, que le Coran sera mis par écrit. À partir de ce moment, le Coran devient en quelque sorte immuable, d’où la nécessité de l’interprétation, du fa­meux ijtihad, littéralement effort d’interprétation – qui a, en passant, la même racine (jhd) que djihad qui veut dire effort et qu’on a trop vite traduit par « guerre sainte ». Donc, ijtihad, c’est, avant tout, effort d’interprétation. Et celui-ci s’est fait principalement à travers le droit musulman, le fiqh. De nombreuses écoles juridiques fleuriront, se démarquant entre elles par leur manière différente d’interpréter le Coran. Ceci jusqu’à l’empire ottoman au XIe siècle, un des plus vastes em­pires du monde dans l’histoire.

Pour des raisons purement politiques, afin d’affermir l’empire devant les révoltes sociales et religieuses, le calife, le successeur du Prophète, qui était alors ottoman, a décrété la fermeture du djihad et ne retint que quatre écoles juridiques. L’école des Hanbalites (en Arabie saoudite, au Qatar) adopte un critère littéral : « Après le prophète, rien de nouveau », tout est dit dans le Coran « immuable » et la Sunna, la tradition du Prophète. L’école des Chaféites (en Basse-Égypte, en Afrique orientale, aux Philippines, en Indonésie) et l’école des Ma­lékites (en Haute-Égypte, au Maghreb, en Afrique de l’Ouest) s’arrêtent à un critère analogique pour permettre d’intégrer d’autres situations à la lumière de celles exposées dans le Coran. L’école des Hanafites (régions turcophones et Inde) admet l’opinion personnelle, le ray. On comprend que les Hanbalites, plus rigoristes, sont les pères naturels de ce qu’on appelle aujourd’hui l’islamisme.

Rel. :
Ce qu’on entend sous le mot « islamisme » est donc loin d’être un phénomène récent. À l’instar de l’islam, n’est-il pas perçu à tort comme un mouvement uniforme?

A. S. :
Nous devons toujours avancer avec prudence et faire beaucoup de nuances dans ce domaine. L’islamisme est un terme récent, créé en 1983 par deux chercheurs français, Bruno Étienne et Gérard Michaud, pour désigner les intégristes musulmans qui cherchent à islamiser le champ social, politique et économique dans lequel ils vivent. C’est-à-dire à revenir à une sorte de constitution de Médine, du VIIe siècle. Une partie de ces fondamentalistes désirent reprendre à la source diverses formes d’interprétation qui ont existé dans le passé et s’en servir comme d’un nouveau point de départ. On peut les appeler des fondamentalistes « réformateurs ». Ce qui est très différent des islamistes qui veulent, au contraire, revenir à la source pour y rester. On peut les appeler des fondamentalistes « radicaux ». Mais même chez ces derniers, tous ne promeuvent pas nécessairement la violence.

Parmi les courants islamistes radicaux qui ont influencé et influencent encore énormément le monde musulman contemporain, il y en a deux importants, qui ont tous deux pris naissance à la fin des années 1920. Il y a d’abord la confrérie des Frères musulmans qui s’est constituée en Égypte, en 1928, sous la houlette d’un instituteur, Hassan Al-Banna, qui se dresse contre les étrangers. Les étrangers, ce sont les Bri­tanniques qui assuraient le protectorat, mais aussi et surtout la monarchie égyptienne d’origine albano-macédonienne. Pour les arabes, les albano-macédoniens sont des janissaires, des chrétiens convertis à l’islam, qui ont servi de vecteur de pénétration à l’Empire ottoman dans les provinces arabes.

Que disent les Frères musulmans? De même qu’à la mort du Prophète, la communauté s’est réunie pour choisir le plus apte, le plus digne, le plus courageux pour devenir calife à la place du Prophète – le mot calife est important car il veut dire « donner naissance à » –, de même, la communauté musulmane (la oumma) doit dé­léguer la souveraineté divine (ha­kimiyya) au chef du gouvernement, au roi ou au président pour diriger la communauté des croyants. Si celui-ci faillit à son devoir de musulman, la communauté a non seulement le droit mais le devoir de lui retirer cette délégation de souveraineté divine. Et certains parmi les Frères musulmans vont aller jusqu’à dire « à tout prix », par tous les moyens. Introduisant ainsi la problématique de la violence. Je dis bien certains, qui vont d’ailleurs, au fil des ans, devenir des dissidents minoritaires, donnant la Gammat Islamiyya égyptienne, le Jihad islamique, etc.

La confrérie va se développer très vite. Au début des an­nées 1930, on la retrouve déjà en Palestine, en Jordanie, en Syrie, au Liban; elle traverse la Méditerranée, pour pénétrer le Maghreb, le Maroc surtout. Puis, dans les années 1960, sous la répression des gouvernements, notamment de Nasser en Égypte, elle s’établit en Europe. Et, bien entendu, en Amérique du Nord.

Le deuxième courant de pensée islamiste radicale prend naissance, en 1928, en Inde, encore colonie britannique; plus précisément à Lahore, dans l’actuel Pakistan. Là, un docteur de la loi, Muhammad Ilyas, crée le Daawat al Tabligh, Appel de la proclamation. Il part d’un constat trop souvent avéré que les docteurs de la loi ont un vocabulaire tellement hermétique que le pauvre croyant n’y comprend rien. Il s’agit donc d’offrir au croyant des principes de vie clairs et simples. Le premier principe, c’est l’imitation du Prophète jusque dans son aspect extérieur. Quand vous rencontrez quelqu’un qui a une calotte blanche, la barbe bien taillée et la djel­laba jusqu’au mollet, de couleur plutôt blanche, un collier, il a toutes les chances d’être un tablighi. Autre prin­cipe prôné : la solidarité et la primauté du groupe sur le croyant isolé. Se ré­férant à une parole du prophète, Ilyas soutient qu’une prière communautaire vaut 27 fois la prière individuelle. Il insiste beaucoup sur la fierté que tout musulman doit ressentir d’appartenir à la communauté. Mais le principe le plus important, c’est le sixième qui de­mande à chaque adepte d’effectuer ré­gulièrement une sortie, une rahla ou une jawla, pour ramener des gens qui ne font pas partie du courant et pour leur montrer à quel point le groupe est solidaire. Ce courant se dit non politique, mais il s’approprie tellement la vie quotidienne et culturelle du croyant, qu’il est difficile qu’il ne le soit pas, ne fût-ce qu’indirectement. Ce courant se réclame aujourd’hui de plus de 3 millions d’adhérents. Il est fortement installé en Europe.

Ces deux courants ne sont pas les seuls. Le courant ot­tomaniste, principalement turc, s’étend un peu en Asie centrale, revendique essentiellement le retour du califat aux mains des Ottomans et donc la résurgence de l’empire ot­toman. On ne peut pas, non plus, passer sous silence le mouvement wahhabite. Il se place directement dans la continuité du hanbalisme à travers Taamiyya, un théologien syrien du XIVe siècle, Al Wahhab lui-même au XVIIIe siècle, et bien entendu son incarnation po­litique : l’Arabie saoudite. Le wahhabisme re­prend l’adage « après le Prophète, rien de nouveau ». C’est donc un islam rigoureux avec un gouvernement temporel, une constitution qui est le Coran, et un code pénal et civil qu’est la charia, la loi islamique. Le wahhabisme a été soutenu par de gros moyens financiers, à travers la Ligue islamique mondiale, créée par le prince héritier d’Arabie saoudite, Faysal, en 1962, et financée par la Banque islamique de développement. En 1975, son fils, le prince Turki, fonde la Légion islamique mondiale, qui jouera par la suite un rôle clé en Afghanistan. Pour la financer, avec l’aide de son frère aîné, Mohamed al Faysal, il crée la Dar al mal al islami, banque islamique installée à Genève avec des filiales partout dans le monde. La Légion, dirigée au départ contre « les laïques » du monde arabe, va se transformer en une formidable machine de guerre dans le champ de bataille afghan, en formant des combattants.

Rel. :
L’Occident se représente couramment l’islam comme s’opposant à la modernité. Cette construction d’une altérité radicale, par rapport au monde occidental ancré dans la modernité, n’a-t-elle pas été au service des visées colonialistes de l’Occident, dans la mesure où celles-ci s’accommoderaient mieux d’une représentation plus ou moins obscurantiste que d’un islam pouvant se réclamer aussi de la modernité?

A. S. : Ces islamismes radicaux, dont certains courants sont devenus violents et terroristes, ont été totalement instrumentalisés par les puissances occidentales, notamment les États-Unis, contre les progressistes du monde musulman. Outre ce fait, il y a une démarche volontariste d’opposer à la modernité non pas seulement cet islamisme mais l’islam en général. Mais cela est complètement faux. Mon travail de chercheur dans le monde musulman, depuis 12 ans, me fait constater qu’une grande majorité des musulmans du Proche-Orient sont déjà dans la modernité et la laïcité, et ce malgré l’islamisme fondamentaliste, difficilement soluble dans la dé­mocratie.

Des penseurs, comme Muhammad Shahrour de Syrie (Le Livre et le Coran : une relecture contemporaine) par exemple, procèdent à une relecture du Coran parfaitement axée sur l’articulation entre modernité et islam. Ils cherchent à sortir de l’oubli des écoles juridiques disparues, à les remettre au goût du jour, mais d’une manière critique, et à proposer des pistes novatrices qui entrent en dialogue avec la modernité. Mais on n’en parle pas en Occident. Le livre de Shahrour, de plus de 1000 pages, a été vendu à plus de 350 000 exemplaires. C’est un succès de librairie énorme pour le Proche-Orient.

Les puissances occidentales n’ont pas intérêt à mettre l’accent là-dessus. Cela reviendrait à ébranler toute leur cons­truction imaginaire de l’islam, fondée sur la domination. Et notamment depuis les 30 dernières années. Depuis le moment où l’on a commencé à dire que la nation arabe ne peut pas exister et, après la première guerre du Golfe en 1992, que l’islam est dangereux, une minorité extrémiste et obscurantiste à l’avant-scène convient certainement mieux aux visées colonialistes et impérialistes de l’Occident.

Le rôle des journalistes et des intellectuels occidentaux est donc capital. Il s’agit de faire connaître les courants mo­dernes du monde musulman, de les sortir de l’ombre où ils sont maintenus. L’enjeu est important. Non seulement cela remet en cause une logique séculaire de domination, mais neutralise du même coup la logique terroriste de mouvements islamiques radicaux.

Car sur quoi se fonde leur discours? Il repose essentiellement sur le fait qu’ils sont victimes. Ont-ils totalement tort? Non. Quand ils disent que les pays du Sud sont opprimés, peut-on nier que les Occidentaux disposent de 90 % des ri­chesses dans le monde? Ce sont des chiffres qui sont têtus. Quand ils disent qu’en général les populations musulmanes font partie de ces opprimés, on peut bien leur rétorquer qu’il y a les pays du Golfe, les pays de la péninsule arabique, mais il s’agit d’une minorité qui ne représente pas plus de 15 à 20 millions de personnes. Les fondamentalistes radicaux n’ont donc pas tort. Qu’ils fassent de la victimisation une arme po­litique, c’est autre chose. C’est sur ce front qu’il faut les combattre. Mais se masquer les yeux face à une réalité qui malheureusement est avérée tous les jours, c’est à la limite les aider à recruter.

Rel. : Comment voyez-vous actuellement la tentative occidentale, chapeautée par les États-Unis, de remodeler le monde géopolitique, à partir de l’Irak, au nom de la démo­cratie et de la guerre au terrorisme?

A. S. : Quand on parle de « remodelage », on entend d’abord la démocratisation des régimes. Mais en creusant un peu la stratégie des États-Unis en Irak, il s’agit de tout autre chose. Cela pourrait signifier même un remaniement inquiétant des frontières. Je crois qu’on ne peut pas faire les frais d’une telle hypothèse. Surtout avec les idéologues néo­con­servateurs actuellement en poste à la Maison-Blanche. Penchons-nous sur la carte du Proche-Orient. Si tout d’un coup on assistait en lieu et place de l’Irak, à l’émergence d’un état kurde, pas trop fort pour ne pas gêner les amis turcs, d’un état sunnite au centre et d’un état chiite au sud et au centre-sud; et si on créait un état chrétien entre Mossoul et Alep – on est déjà en Syrie; un état druze entre le Djebel, le Golan et la Bekaa ouest – on est déjà au Liban; un état central arabe autour de Damas, sans façade maritime, donc en­clavé, et un état alaouite qui a, lui, une large facette ma­ritime; un état chrétien dans la montagne libanaise, un état chiite dans le Sud Liban, mais qui n’est pas en relation avec l’état chiite d’Irak parce que coupé par ceux des chrétiens, des druzes et des sunnites : eh bien! on est revenu à l’Empire ottoman et à ses millets, ces petites provinces érigées en nations par la « Sublime porte », avant les États-nations décidés par les accords de 1918.

Rel. : Quel serait l’intérêt de cette balkanisation du Proche-Orient?

A. S. : Premièrement, les États-Unis pourraient traiter avec des État croupions. Deuxième intérêt énorme : Israël renforcerait son caractère hébreu. Les arabes, chrétiens et musulmans (plus de 20 % de la population) iraient les uns dans l’État chrétien, les autres à Damas. On rejoindrait d’ail­leurs les visées de Moshe Sharett, ministre des Affaires étrangères sous Ben Gourion, en 1954, qui disait que la seule manière de cohabiter entre juifs et arabes, était de créer des États communautaristes ou ethniques. Cela écarterait définitivement le danger démographique qui menace Israël. Enfin, cela aurait l’avantage de plaire à toutes les populations autochtones à l’exception des Alaouites en Syrie.

Le troisième intérêt, enfin, serait que ces petits États ethni­ques entreraient « naturellement » en conflit entre eux. Et qui en serait le gendarme tout désigné, sinon Israël, la plus grande puissance militaire de la région? Ainsi, la question de son ac­ception au sein du Proche-Orient se trouverait résolue!