Secteur Revue Relations

DOSSIER : La retraite: une responsabilité collective

Il faut continuer de publier et de lire Relations sur papier

Par : Dominique Boisvert

L’auteur, cofondateur du Réseau québécois pour la simplicité volontaire, est l’auteur de ROMPRE! Le cri des « indignés » (Écosociété, 2012)
 
 
Je ne tiendrai ici aucun compte des considérations financières ou administratives qui pourraient influencer la décision à prendre quant au futur support de Relations (papier, numérique ou un mélange des deux). Ma préférence pour le maintien d’une version papier repose sur d’autres raisons.
 
Tradition et continuité
La première raison m’a été spontanément exprimée par un ami à qui je mentionnais ce débat : si Relations n’existait plus que sur Internet, elle perdrait son identité forte pour n’être plus qu’une des millions de publications qui circulent sur la Toile. La « signature » de Relations est inséparable de son support papier. Contrairement à un livre, une revue n’a d’existence que dans la durée, comme une collection. D’où l’importance d’une tradition reconnaissable.
 
La seconde raison est pragmatique : un grand nombre de personnes continuent de préférer lire sur papier, préférence qui augmente avec la longueur des textes; au point qu’elles vont généralement imprimer les documents reçus numériquement avant de les lire. Sans oublier qu’une revue papier est un objet susceptible d’accrocher le regard, aussi bien en librairie qu’en bibliothèque, rejoignant ainsi de nouveaux lecteurs potentiels. À l’opposé, une publication numérique devant être consciemment cherchée sur la Toile, s’y limiter risquerait de garder Relations dans un cercle d’initiés.
 
Médium et message
La troisième raison est plus fondamentale : je suis convaincu qu’un passage du papier vers le numérique va entraîner à moyen terme, pour Relations comme pour toutes les publications, une transformation significative du contenu même de la revue, tout autant que du contenant. Il est déjà évident que les revues ou magazines offerts en version numérique ont dû modifier leur mise en pages (pour faciliter la lecture), mais également leur façon de s’adresser à leur lectorat : textes plus courts, hyperliens, contenu audiovisuel, etc. Or, toutes ces modifications vont à l’encontre des orientations profondes de Relations : privilégier la réflexion sérieuse, qui demande une certaine profondeur d’analyse et qui exige en retour une certaine concentration de lecture.
 
On le sait, l’écriture manuscrite ne donne souvent pas exactement le même résultat que l’écriture à l’ordinateur. Cette dernière serait pour moi impensable pour rédiger mon journal personnel, par exemple. Je constate par expérience que je n’écris pas la même chose lorsque j’écris à la main, dans un cahier, que lorsque j’écris à l’ordinateur. Je pense qu’il en va de même pour la lecture : certains documents se lisent bien à l’écran, d’autres pas et n’ont pas à s’y limiter. McLuhan avait bien raison d’intuitionner que le médium adopté a une influence profonde sur le message lui-même.
 
La quatrième raison touche à la pérennité des idées et de leur expression. Les archivistes à travers le monde sont de plus en plus préoccupés par le fait que notre époque, qui produit des quantités de contenus infiniment plus grandes qu’aucune autre auparavant, sera sans doute celle qui en lèguera le moins aux générations futures. Étrange paradoxe. Les supports numériques, qui permettent de stocker et de transmettre ces quantités gigantesques de textes, d’images et de sons, ne sont apparemment pas aussi fiables pour la postérité que le bon vieux papier, qui nous sert depuis l’Antiquité. Si bien que beaucoup d’archives préfèrent imprimer les documents importants pour des fins de conservation plutôt que d’emmagasiner simplement les disques durs ou les clés USB.
 
Plus philosophique et global, mon cinquième et dernier argument touche à la différence entre un objet matériel et la « réalité virtuelle » (bel oxymore). L’univers informatique et technologique qui envahit et colonise de plus en plus d’aspects de nos vies concrètes – de notre façon de magasiner à celle de consulter divers médias en passant par notre façon de rencontrer l’âme sœur, de pratiquer des jeux de société et même de faire la guerre (par les drones, notamment) –, accentue considérablement le détachement de l’être humain de son enracinement dans le réel de la Terre. Ce que l’agronome-philosophe Pierre Rhabi dénonçait comme les dangers d’une « civilisation hors sol ». Je partage son inquiétude. L’être humain se coupe de plus en plus de ses racines terriennes pour se projeter dans les possibles infinis du virtuel, poétiquement désigné par le terme « nuage ». Sans compter que les avantages écologiques associés à la suppression du papier au profit du numérique sont de plus en plus discutables, mais cela serait l’objet d’un autre débat.