Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

Ici comme ailleurs, l’enjeu véritable est la vision de société inacceptable que propose Facebook

Par : André Mondoux

L’auteur est professeur à l’École des médias de la Faculté de communication de l’UQAM

La majorité des discours et débats entourant Facebook ont ceci en commun qu’ils reconduisent la même représentation de la technique, soit celle qui la confine à un outil neutre entièrement assujetti à la volonté de son usager. Facebook est ainsi soit un gadget futile qui ne sert à rien ou un nouveau mode d’être servant à révolutionner le vivre-ensemble. Même outil, deux usages, deux résultats différents. D’un côté, on balaie du revers de la main un phénomène social important en le rabaissant au niveau de gadget et, de l’autre, on l’investit de nos plus grands espoirs. La première position s’évacuant de facto du débat, examinons la seconde.

Bien utilisé, Facebook permettrait ainsi de livrer – enfin – toutes les promesses d’une société épanouie : création de communautés, démocratie participative, e-gouvernement, etc. Au service de justes causes, il favoriserait la création et l’essor de nouveaux liens sociaux « émancipés » – une sorte d’ordre social 2.0 –, à l’image de nos aspirations les plus nobles et échappant à l’ordre social « traditionnel », la version 1.0 entachée par les tares de l’idéologie et du politique. C’est oublier que si l’outil est certes porté par l’usage, il est socialement déterminé en lui-même. Sous cet angle, la question devient donc la suivante : de quelles valeurs, au-delà de son usage, Facebook est-il porteur? Tel est l’enjeu véritable à mes yeux, qu’on observe le phénomène dans la perspective des pays riches ou des pays pauvres.

Fabrication du conformisme

À bien des égards, Facebook est le fruit de la pensée néolibérale selon laquelle l’individu est posé comme le fondateur exclusif de la dynamique sociale. Ainsi, tout comme la majorité des outils dits sociaux, il est principalement un espace de stratégies d’auto-expression et de quêtes identitaires (sa page personnelle, son blogue, etc.) où les individus, en apparence émancipés de toute détermination sociale, doivent se construire et ainsi « se dire » entre eux. La vie sociale devient morcelée et personnalisable dans la mesure où les usagers choisissent à la carte leurs groupes d’appartenance. Cependant, l’outil n’est pas neutre pour autant puisqu’il est lui-même produit dans un contexte socio-économique déterminé : avec Facebook, l’amitié est une concrétude, une production de masse (le compteur d’amis indicateur de productivité) assujettie, par le profilage marketing, à la consommation de masse (dis-moi qui tu es et je te vendrai ce que tu veux). Comptant désormais parmi les « amis » des utilisateurs, les entreprises peuvent afficher sur la page personnelle de chacun; plus il y a de rapports « d’amitié », plus il y a circulation de pages porteuses de publicité. 

Un produit de société

De ce fait, Facebook n’est ni un simple gadget à ignorer, ni une promesse de lendemains gazouilleurs. C’est le produit d’une société spécifique où le lien entre les valeurs (l’idéologie) et l’action est légitimé non plus politiquement (ouvert aux incontournables et nécessaires prises de position et débats), mais techniquement. Cette société technicienne se place sous le règne du mode d’emploi, de la marche à suivre – naturellement – puisque posée en termes neutres (techniques) et donc située hors de portée de l’idéologie et du politique. Non seulement n’y a-t-il rien à débattre, mais la notion même de débat y est inexistante. Nous sommes ici dans la vision d’une société fourmilière : une dynamique « optimisée », harmonieuse, sans oppositions ni contradictions, entièrement vouée à la production et à la consommation (d’amis comme de produits), conformément au grand rêve capitaliste. Je ne crois pas qu’une telle vision de la société soit bonne – ni au Sud, ni au Nord.