Secteur Revue Relations

DOSSIER : Une Église appauvrie: une chance?

Hommage à Jean-Claude Bajeux

Par : Pierre Bonin
L’auteur, membre de la Concertation pour Haïti, a été un grand ami de Jean-Claude Bajeux

Il y a un an, le 5 août 2011, s’éteignait à Port-au-Prince Jean-Claude Bajeux, un « combattant de la lumière ».
 

Philosophe et écrivain, militant pour la justice et les droits humains, Jean-Claude Bajeux aura contribué à la formation et à la conscientisation de nombreux jeunes, au Cameroun, en Haïti, en Amérique latine, à Porto Rico et dans les Caraïbes. Il fut homme de paix. Dans « Les crucifiés de l’histoire » (2004), publié sur le site Web du Haiti Democracy Project, il écrivait : « Il faut enterrer les armes et leur dire adieu, il faut instaurer la grève de la violence. Il faut que la justice prononce ses verdicts et par là rende inutile le recours aux armes. […] Ce n’est plus le temps de couper les têtes, c’est, au contraire, le moment de remettre les têtes en place; ce n’est plus l’heure de mettre le feu car, pour notre survie, il est venu le temps de planter et de construire un nouveau monde, en soumettant ce monde-là, ces hommes, ces femmes, à l’ordre du plan, de la raison, de l’écriture. »
 
Après des études universitaires en France, Jean-Claude Bajeux retourne en Haïti en 1961, en compagnie d’autres prêtres haïtiens qui vont insuffler un élan nouveau à l’Église haïtienne. Enseignant au Collège Saint-Martial de 1961 à 1964, il édite la revue culturelle Rond-Point, crée avec d’autres prêtres la Bibliothèque des jeunes, lieu de formation à l’engagement citoyen que Papadoc (François Duvalier) fera fermer en août 1969. Il organise, en 1963, le Pèlerinage des Jeunes à Thomassin, un moment exceptionnel de prise de parole sous la dictature de Duvalier.
 
Banni d’Haïti en février 1964 pour avoir protesté contre l’expulsion des jésuites canadiens, il se réfugie en République dominicaine et fonde le centre Amistad entre los pueblos (Amitié entre les peuples), d’où il soutient les exilés et les coupeurs de canne haïtiens. À l’été 1964, cinq membres de sa famille – sa mère, deux frères, deux sœurs – sont arrêtés et disparaissent dans l’effroyable prison de Fort-Dimanche.
 
Ces événements tragiques vont raffermir son combat contre la dictature et contre toute atteinte aux droits et libertés. Retourné à la vie laïque, on le retrouve aux côtés d’Ivan Illich et de Paulo Freire au Centre interculturel de documentation de Cuernavaca, au Mexique. En 1979, il fonde le Centre œcuménique des droits humains (CEDH) en République dominicaine avec sa compagne Sylvie Tourdeau-Wadestrandt. Il devient, en 1980, professeur de littérature antillaise à l’Université de Porto Rico et directeur du Centre interrégional pour les réfugiés haïtiens, militant avec succès pour la libération de plus de 2000 réfugiés incarcérés à Fort-Allen.
 
Il est le premier exilé à rentrer en Haïti le 14 février 1986 après le départ de Jean-Claude Duvalier survenu quelques jours plus tôt. Il participe à la fondation du Congrès national des mouvements démocratiques et installe le CEDH à Port-au-Prince. Il défend la nouvelle Constitution, qu’il édite en créole et en français. Durant le règne des putschistes, il échappe à une tentative d’assassinat en 1993, ce qui entraînera un nouvel exil. Après le rétablissement de l’ordre constitutionnel, il devient ministre de la Culture (1994-1996) et sera régulièrement présent dans les médias et les grands forums jusqu’à son décès. Dans son anthologie magistrale (bilingue) de la littérature créole haïtienne – Mosochwazi Pawòl ki ekri an kreyòl ayisyen (Éditions Antillia, 1999) –, il fait l’éloge de la langue créole et nous révèle à la fois son amour du peuple haïtien, son immense culture et ses dons littéraires exceptionnels.
 
Convaincu que la construction démocratique nécessite prioritairement une réforme de la justice, Jean-Claude Bajeux a mis ses dernières énergies à la relance du Forum citoyen, ce processus participatif démarré en 2001 et mis à mal par le séisme de 2010. Son engagement et ses écrits sauront nous guider encore longtemps, comme cette intervention inspirante qu’il a faite lors de la présentation des travaux pour un Nouveau contrat social, au Karibe Convention Center, le 15 janvier 2005 : « Cet arrachement du marécage où nous sommes englués demande, de manière antinomique, l’adhésion collective à une constellation de valeurs qui devrait nous qualifier comme société civile. Des valeurs à vivre et à réaliser, et j’en cite cinq : l’égalité, la loi, la dignité humaine, le savoir et la solidarité. Et de ces cinq, je salue la loi dans un monde dont la justice serait la clé, la porte, le seuil et la lumière. »