Secteur Revue Relations

DOSSIER : Démocratie sous tutelle

Histoire d’un détournement de mot

Par : Francis Dupuis-Déri

La « démocratie […] est un type de gouvernement arbitraire, tyrannique, sanglant, cruel et intolérable ». John Adams est l’auteur de ces propos qui semblent presque impensables aujourd’hui, lui qui fut l’une des figures les plus influentes du mouvement d’indépendance dans les colonies britanniques, puis vice-président du premier président des États-Unis (George Washington) et enfin deuxième président des États-Unis. Les archives de l’époque, aussi bien en Amérique qu’en France, regorgent de citations de même teneur, associant la « démocratie » à la tyrannie des pauvres, à la violence, au chaos, à l’immoralité et à l’athéisme. Cet antidémocratisme des « pères fondateurs » des démocraties modernes, si surprenant à première vue, s’explique aisément. Ayant reçu une éducation classique, ils identifiaient la démocratie à ce que l’on nomme aujourd’hui la démocratie directe d’Athènes. Or, les historiens et les philosophes classiques qu’ils étudiaient leur apprenaient à être extrêmement méfiants à l’égard du peuple se gouvernant seul, car il est irrationnel et prompt à la violence, surtout contre les riches. Athènes est donc un contre-modèle pour cette élite révolutionnaire qui s’identifiait plutôt à la république romaine et même spartiate.

Au-delà de cette influence livresque, les « pères fondateurs » ont pour objectif politique de s’approprier le pouvoir jusqu’alors détenu par le roi. Plusieurs membres de cette élite révolutionnaire siègent déjà dans des parlements, une institution créée par les rois au Moyen-Âge pour faciliter la levée des impôts, et dont les membres vont au fil des siècles défier la couronne. Or, monopoliser le pouvoir politique au sein du parlement n’évoque en rien la démocratie, un régime qui implique des assemblées populaires où le peuple peut délibérer et prendre directement des décisions politiques. Les élites sont donc républicaines plutôt que démocratiques et elles bataillent à la fois (à droite) contre le roi et les aristocrates et (à gauche) contre les mouvements populaires égalitaristes et… démocratiques. Des deux côtés de l’Atlantique, ce sont d’abord des mouvements proto-socialistes qui vont se dire démocrates pour se distinguer des républicains modérés et conservateurs.

Mais quand donc nos régimes libéraux ont-ils été désignés comme des démocraties par l’élite elle-même? Aux États-Unis et en France, le changement d’appellation survient vers 1830-1840, et pour la même raison politique. C’est une réforme somme toute modeste, soit l’élargissement du droit de vote à l’ensemble des mâles adultes, qui force les politiciens à se dire démocrates parce qu’il faut bien trouver des mots pour séduire les électeurs des classes laborieuses et défavorisées qui viennent d’obtenir le droit de vote. Or le mot démocrate donne à penser que le politicien qui s’en réclame se préoccupe des intérêts du petit peuple. Ce jeu de mots relève d’une stratégie de détournement de sens, voire de marketing politique. Vers 1850, un Français déclare même que « c’est Jésus, c’est un Dieu qui prescrit ainsi la démocratie parmi tous les chrétiens et dans l’humanité tout entière! », alors qu’un Américain prétend que « la démocratie [ … ], c’est la perfection de la raison et de la loi de Dieu ». En deux générations, quel renversement de sens! Le mot est si populaire qu’Auguste Blanqui écrit à son sujet, en 1851 : « C’est là un mot vague, banal, sans acceptation précise, un mot en caoutchouc. Tout le monde se prétend démocrate… »

Au Canada, les « pères fondateurs » de la confédération de 1867 sont également ouvertement antidémocrates. Georges-Étienne Cartier déclarait par exemple que « les institutions purement démocratiques ne [peuvent] produire la paix et la prospérité des nations ». Ce n’est qu’à l’occasion de la Première Guerre mondiale, alors que les élites exigent du peuple un effort de mobilisation terrible, que les politiciens militaristes s’approprient ce mot. On donnera ainsi au peuple l’impression qu’ils vont massacrer et se faire massacrer pour la démocratie, c’est-à-dire pour leur propre intérêt.

Le détournement de sens a si bien fonctionné qu’il brouille aujourd’hui notre capacité à penser la politique et l’histoire. Combien de livres par exemple traitent de la démocratie en commençant avec Athènes, pour terminer avec nos régimes libéraux modernes? Or, ces deux formes de régimes ne sont pas de même nature et ne participent pas de la même histoire politique et philosophique. Il y a en effet une différence fondamentale entre un régime sans chef(s) où le peuple se gouverne seul (la démocratie au sens étymologique du terme) et un régime qui distingue entre gouvernants et gouvernés. L’élection ne change rien, car celui qui se choisit un gouvernant n’en est pas moins gouverné. D’ailleurs, des philosophes aussi influents que Platon, Spinoza, Montesquieu et Rousseau ont rappelé que l’élection est un processus aristocratique et non pas démocratique. Si nous ne nous laissions pas aussi facilement berner par un mot, nous devrions admettre que nous vivons — pour reprendre une expression de Rousseau — dans une « aristocratie élective ».