Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Gratitude

Par : Bernard Émond

Elle s’appelait Else Reichmann, lui Marc Bernard. Il l’avait rencontrée au Louvre, devant la Vénus de Milo, en 1938. Elle était Autrichienne, juive, réfugiée ; lui, Français, ancien ouvrier, écrivain. Elle avait 36 ans, lui 38. Ils auront cette chance inespérée de vivre un grand amour qui ne finit qu’avec la mort d’un des deux amants. C’est Else qui partira la première, fauchée par un cancer en 1968.
 
Ce serait peu de dire que Marc Bernard est inconsolable : sa vie bascule. Lui qui était un écrivain de la légèreté et du bonheur de vivre va devenir grave. Il voudrait mourir, mais une promesse faite à sa femme agonisante l’en empêche : elle lui a fait jurer de continuer à écrire. Il écrira donc. Et presque toute son œuvre, pendant les 14 dernières années de sa vie, tournera autour de cette femme aimée et de sa disparition. Il y aura d’abord La mort de la bien-aimée (1972), Au-delà de l’absence (1976), puis Tout est bien ainsi (1979), trois livres magnifiques, profonds et simples, sur l’amour et la mort.
 
Marc Bernard aura été un de ces écrivains qui passent. Vivant de peu, indifférent à sa carrière, détestant le travail, n’aimant rien autant que les voyages et la liberté, il est tombé lentement dans l’oubli. Né dans une famille pauvre, communiste dans sa jeunesse, il publie un premier roman en 1928. Puis suivront une quinzaine de livres souvent autobiographiques, parfois inspirés de sa Nîmes natale ou de ses voyages, des livres souvent lumineux, finement observés, d’une écriture élégante et limpide.
 
Else y paraît çà et là. Mais après sa mort, elle devient le centre de l’œuvre. Dans La mort de la bien-aimée, Marc Bernard décline toutes les facettes de leur amour, et d’abord les plus ordinaires, qu’il exalte : « Notre vie fut une longue et brève suite de jours faits de ce qui aurait pu ressembler à une banalité quotidienne à en juger par la manière dont nous vivions ; pourtant je souhaite que le plus grand nombre des couples en vivent de tels. Ceux qui prétendent que l’amour ne saurait résister à l’habitude en ont une conception basse[1]. » De cette femme, il a tout aimé : sa beauté, sa grâce, son humour et jusqu’à son accent, dont elle n’a jamais pu se départir. À son propos, il écrira : « Je me demande combien d’êtres passent méconnus, que certaines de leurs qualités – pudeur, discrétion, désintéressement, humilité, manque de confiance – laissent ou ont laissés dans l’obscurité. Diamants qu’aucun hasard n’a fait paraître au jour[2]. »
 
À l’âge de 66 ans, on lui diagnostique un cancer, déjà très avancé. Else a deux mois à vivre. « Alors, écrit Marc Bernard, commença l’époque de mon plus grand amour, quand le cœur s’élargit jusqu’à contenir l’univers[3] ». Le récit qu’il fait de l’agonie de sa femme, qu’il a accompagnée jusqu’au dernier instant, est bouleversant. La mort d’Else le laissera désorienté, brisé. Il cherchera sa femme partout, dans les objets qu’elle a laissés derrière elle, dans des photographies et des films, dans les lieux qu’ils ont fréquentés ensemble, et jusque dans la démarche d’une femme qui s’éloigne et dont il espère qu’elle ne se retournera pas. L’absence est insupportable et pourtant, peu à peu, Marc Bernard retrouvera le chemin du monde.
 
Il ne refera pas sa vie, du moins au sens où on l’entend généralement. Il ne connaîtra pas d’autre amour, mais en fouillant l’absence, devant le mystère du monde, il découvrira une sorte d’espoir : « Je me perds dans l’immensité de l’espace et du temps, comme si c’était là seulement que j’aie quelque chance de la retrouver. Plus cet univers est étrange et plus mon espoir s’affermit, car il me semble que c’est le plus improbable qui a le plus de chances de se réaliser. […] En un mot, toutes les portes me paraissent ouvertes et il n’est au pouvoir de personne de les murer[4] ». On croirait lire le Pierre Vadeboncoeur des Essais sur la croyance et l’incroyance.
 
Marc Bernard ne devient pas croyant, mais il lui arrive de rêver à Dieu, qu’il « croit parfois possible » et son deuil le mène à une attention renouvelée au monde, par laquelle il croit parfois sentir la présence de sa femme. À Majorque, où il se réfugie dans une maisonnette où il a vécu avec elle, et où son souvenir « est mêlé aux fleurs que j’embrasse, aux nuages, à la lumière », il écrira des pages magnifiques sur la nature. « Je me réconcilie avec la vie et c’est toi qui m’y aides », écrit-il. Puis enfin : « C’est un chant de grâce qui retentit parfois en moi, quels qu’aient été la fin et les maux qui l’ont précédé. Ce qui importe, c’est que j’aie eu l’honneur, le bonheur de te connaître, que je n’en aie pas été jugé indigne[5]. »
 
Je ne connais rien de plus beau sur le deuil que ces trois livres, où la douleur de la perte et la gratitude d’avoir vécu et aimé sont intimement mêlées.

 

 


[1] Paris, Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1984, p. 16.
[2] Ibid., p. 45.
[3] Ibid., p. 22.
[4] Ibid., p. 73-74.
[5] Ibid., p. 117-118.