Secteur Revue Relations

DOSSIER : Agir en commun à l’heure des fractures identitaires

Gagner la guerre du climat. Douze mythes à déboulonner – Normand Mousseau

Par : François L'Italien

La contribution de Normand Mousseau au débat sur l’énergie au Québec est importante. Le rapport issu de la Commission sur les enjeux énergétiques, qu’il a codirigé avec Roger Lanoue en 2013, a fait date. Il constitue aujourd’hui une référence essentielle pour l’élaboration d’un « grand plan » de transition vers une société émancipée du carbone et, surtout, maître de ses usages de l’énergie. Pour Mousseau, l’énergie est plus que jamais une question d’intérêt général, à plus forte raison depuis que les bouleversements climatiques imposent de modifier substantiellement nos modes de vie, et alors que le temps commence à manquer pour y parvenir de manière civilisée.

Gagner la guerre du climat est un ouvrage pédagogique, qui présente et analyse de manière critique les principales mesures mises de l’avant par le Québec et le Canada au cours des dernières décennies pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre (GES). Mousseau fait œuvre utile en confrontant, dans une réflexion à long terme, les discours et actions des gouvernements qui devaient concrétiser la transition énergétique. Or, on s’en doute, le constat est accablant : cette transition n’est restée jusqu’ici qu’à l’état de rhétorique. Comment l’expliquer ? Le principal argument de l’auteur est qu’un certain nombre de « mythes » ou de lieux communs concernant l’énergie au Québec et au Canada paralysent l’action publique. Ces mythes ont introduit des distorsions dans notre évaluation collective de la situation et expliquent en bonne partie pourquoi la transition ne vient pas. Cela, en dépit des signaux de plus en plus alarmants concernant les effets de la crise écologique et climatique sur l’écoumène terrestre.

Parmi les mythes les plus tenaces, l’auteur relève la croyance selon laquelle le Québec serait à l’avant-garde de cette transition. Prenant appui sur des sources d’énergies faibles en carbone, le Québec aurait mis en place les mesures nécessaires pour être à la hauteur des efforts de réduction de GES attendus au cours des prochaines années. La cible de réduction de 37,5 % des GES en 2030 par rapport au niveau de 1990, établie dans la récente politique énergétique du gouvernement du Québec, en donnerait l’assurance. Mousseau déboulonne évidemment ce lieu commun, en soulignant le fossé abyssal séparant les cibles de réduction des GES des moyens mis de l’avant pour y parvenir. Non seulement la politique énergétique préparée par le gouvernement libéral de Philippe Couillard présente-t-elle une batterie de mesures disparates et de faible envergure, mais elle continue de privilégier une approche basée sur le laisser-faire, qui est précisément l’une des sources du problème.

Pour l’auteur, ce constat s’applique aussi, voire davantage, aux positions défendues par le gouvernement de Justin Trudeau, qui cultive méthodiquement le hiatus entre une rhétorique progressiste et des politiques énergétiques favorisant l’extraction des énergies fossiles de l’Ouest canadien. Contre le mythe selon lequel le Canada constituerait un État fort, il montre au contraire comment ce pays présente une structure politique dotée d’un faible degré d’action sur lui-même, ce que révèle clairement le bilan carbone du Canada. Bref, au Québec comme au Canada, les gouvernements ont davantage investi dans les plans de communication que dans des politiques structurantes.

Si cette approche de déconstruction des lieux communs a l’insigne mérite de présenter les enjeux énergétiques en un langage clair et bien informé, il n’est pas évident qu’elle puisse rendre compte des causes expliquant l’aboulie du Québec et du Canada face à la crise climatique. À certains égards, l’approche privilégiée par Mousseau ne rend qu’imparfaitement compte de la nature foncièrement antagonique de la transition énergétique : les mythes sont d’abord des produits politiques relayant et consolidant des intérêts dominants qui ont avantage à noyer le poisson. L’enjeu n’est donc pas seulement de mettre en lumière les distorsions qu’ils introduisent dans l’espace public, mais de remonter à leurs sources afin d’identifier les logiques, les intérêts et les classes sociales que ces mythes servent et soutiennent. Autrement dit, les mythes ne voilent pas tant la réalité qu’ils révèlent le « programme » de neutralisation issu des classes dominantes. Si Mousseau partage, en principe, ce point de vue dans l’ouvrage – « la solution au problème des changements climatiques n’est pas de nature technologique ou scientifique, mais bel et bien politique », souligne-t-il –, il s’abstient cependant d’aller jusqu’à l’analyse des fondements de la structure de domination qui verrouille, pour l’instant, la transition.

Pour gagner la guerre du climat, il faudra d’abord renouer avec l’économie politique critique et prendre conscience que les classes dominantes lutteront avec acharnement pour bloquer tout mouvement de transformation sociale menée au nom de la justice, de la société et de l’écologie. La nature est et sera le champ de bataille du siècle qui s’ouvre. L’ouvrage de Mousseau fournit l’une des lectures de base pour s’introduire à ce destin.

 

Gagner la guerre du climat. Douze mythes à déboulonner

Normand Mousseau

Montréal, Boréal, 2017, 264 p.