Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

Elle pleure

Par : Bernard Émond

Comme bien des gens, je n’ai connu les livres de Svetlana Alexievitch que cet automne, à l’occasion de l’attribution du prix Nobel de littérature. À la lecture des dépêches des journaux, j’avoue avoir été d’abord sceptique devant ce qui me semblait être un travail essentiellement journalistique. Sceptique mais curieux, et comme l’histoire de l’URSS m’intéresse depuis toujours, j’ai tout de suite lu La fin de l’homme rouge, où elle décrit, à travers un collage hallucinant de témoignages de gens ordinaires, la fin de l’URSS et les premières années de la nouvelle Russie capitaliste.
 
C’est un livre extraordinaire, où la multiplicité des voix nous donne une impression très vive du caractère dramatique et profondément contradictoire des situations et des opinions. On y trouve des victimes des camps nostalgiques du stalinisme, des réfugiés tchétchènes qui regrettent l’URSS, des affairistes à l’égoïsme monstrueux qui louent à la fois le libéralisme et Vladimir Poutine, des intellectuels désillusionnés forcés de vendre leurs livres et de faire des ménages, des militants qui ont souhaité un socialisme à visage humain et qui ont obtenu le capitalisme sauvage, des mères ébahies devant la nouvelle abondance dans les magasins mais qui n’ont pas les moyens d’acheter quoi que ce soit, des familles évincées de leur appartement par une mafia impitoyable, des gens qui disent dans un même souffle que c’était beaucoup mieux avant mais que c’est beaucoup mieux maintenant.
 
En 1989, dans les premiers mois de la libéralisation en Tchécoslovaquie, Philip Roth avait confié à l’écrivain Ivan Klima : « J’ai bien peur que vous n’ayez bientôt à vous rendre compte que la dictature du marché n’a rien à envier à la dictature du Parti. » Il y a cela dans le livre de Svetlana Alexievitch, et au premier chef un douloureux regret de la disparition des valeurs humanistes du socialisme (même si elles n’étaient que de façade), mais il y a bien plus que cela. Il se dégage de ces témoignages quelque chose de très puissant, qui tient à la fois de l’universalité de la condition humaine et, j’ose les mots, des particularités de l’âme russe. Je sais à quel point cette affirmation a l’air d’un lieu commun mais enfin, à travers les récits de ces Russes de tous les horizons, on est à la fois chez Dostoïevski et chez Gogol ; on est dans l’excès, dans le sublime et le grotesque ; on est dans une haute spiritualité en même temps que dans la plus sordide des quotidiennetés ; on est dans l’espoir et la résignation ; on est dans la littérature, ou plutôt dans la vie à travers la littérature.
 
J’ai pratiqué pendant quelques années le métier de documentariste et je ne peux m’empêcher d’admirer le travail de Svetlana Alexievitch, où se manifeste à la fois une profonde sympathie pour les gens qu’elle écoute, un art consommé du montage et une nécessaire distance, une distance qui est en même temps un engagement. Alexievitch n’intervient jamais dans le texte, elle ne commente pas, mais il lui arrive de faire une mise en situation : quelques phrases en italiques, où elle décrit brièvement le contexte et la personne qu’elle écoute. Aussi, de très nombreuses fois dans le texte, entre des morceaux de récits, elle écrit simplement : « elle se tait » ou, moins souvent, « elle pleure ».
 
Devant la délicatesse de ses interventions, j’ai pensé à cette chose qui disparaît des écrans contemporains et en particulier de la télévision : la pudeur. Le silence, le nécessaire silence est évité comme la peste et, pourtant, qu’y a-t-il de plus expressif que le visage d’une personne qui se tait, qui cherche ses mots, qui n’arrive pas à dire, qui ne dit plus rien ? On atteint là une réelle profondeur, une véritable complexité : il y a des choses qui ne se disent pas, que les mots n’épuisent pas, qui nous échappent. Et puis, il y a la dignité incomparable du silence. Il existe une dignité des larmes, une dignité des victimes que ne respecte pas souvent la télévision, et devant laquelle la seule chose à faire, pour un caméraman, est d’arrêter de tourner ou, à défaut, pour le téléspectateur, d’éteindre son appareil.
 
C’est ici que la littérature et le meilleur cinéma nous donnent une leçon : il vaut mieux ne pas tout dire, ne pas tout montrer, ne pas tout expliquer. Le hors-texte, le hors-champ sont essentiels, car les mots et les images n’épuisent pas le réel : très souvent, au contraire, ils le réduisent. Jamais n’aurons-nous vécu sous un tel déluge d’images et de commentaires et pourtant nous avons l’impression de ne plus rien comprendre à un réel qui nous fuit. La machine médiatique nous égare, en nous retirant tout espace pour la pensée.
 
C’est que le hors-texte et le hors-champ sont le territoire du lecteur ou du spectateur : celui où il peut mettre en œuvre son intelligence et sa sensibilité. Tout l’art de Svetlana Alexievitch tient dans le respect qu’elle a autant pour ceux et celles qu’elle a écoutés que pour ceux et celles qui la liront. Cette œuvre magistrale nous montre que la pudeur, cette vertu en voie de disparition, est une condition de l’engagement.