Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Écouter le cri des pauvres et de la Terre

Par : Jean-Claude Ravet

Avec l’arrivée de Justin Trudeau au pouvoir, la révolution conservatrice de Stephen Harper qui a transformé en profondeur les institutions et la politique étrangère canadiennes[1] a enfin pu être stoppée. On peut espérer que soient désormais derrière nous le mépris des médias et des débats démocratiques, tant au sein de la société civile qu’au parlement ; le musellement des groupes de femmes et de scientifiques ; l’antisyndicalisme et l’affaiblissement de larges pans du secteur public ; l’indifférence aux revendications autochtones ; le bellicisme à tout crin et la défense servile des politiques colonialistes d’Israël, pour ne nommer que ces quelques traits d’un gouvernement qui, pendant près de dix ans, a été autrement plus odieux.
 
Pour cela, aux dernières élections, nombre d’électeurs ont dû voter pour un candidat en se pinçant le nez, le choisissant non pas au nom de leurs convictions, mais en fonction de sa capacité de « battre » le candidat conservateur dans leur comté. La promesse des libéraux de changer, avant les prochaines élections, le mode de scrutin actuel, qui contraint à un tel vote stratégique si peu démocratique, ne peut être reçue que comme une bouffée d’air frais.
 
La lutte contre les changements climatiques est certainement un des enjeux de société cruciaux pour le nouveau gouvernement, qui ne pourra que faire mieux que son prédécesseur tant la manne des sables bitumineux albertains aveuglait celui-ci et le rendait sourd – dans une posture arrogante de déni – aux cris d’alarme des écologistes et des scientifiques. La décision de Justin Trudeau d’inclure des membres de l’opposition dans la délégation canadienne au sommet de Paris (COP21), en décembre prochain, est en cela de bon augure. Il serait cependant illusoire de croire qu’il adoptera à cette occasion des mesures radicales comme l’exigerait pourtant l’urgence du temps. On n’a qu’à penser à sa position favorable au pipeline Énergie Est de TransCanada.
 
Parmi les voix courageuses, solidaires et lucides qui tracent les jalons à suivre, citons deux manifestes, Élan global[2] et Un grand bond vers l’avant, qui recueillent toujours des signatures pour faire pression sur le gouvernement canadien en prévision de la COP21 afin qu’il s’engage dans la voie de la transition vers un monde sans énergies fossiles. Soulignons aussi un document qualifié « d’événement d’importance planétaire du point de vue religieux, éthique, social et politique » par le sociologue écosocialiste Michael Löwy et d’« appel pour une nouvelle civilisation » par le philosophe Edgar Morin : l’encyclique Laudato Si du pape François.
 
Le pape François ne cessera de nous étonner. Par une parole forte et profonde, critique et spirituelle, sans complaisance à l’égard des puissances politiques et économiques, profondément solidaire des exclus, il dresse un constat implacable de l’état du monde, désormais intenable sauf à consentir à la déshumanisation et à la dévastation de la Terre. C’est à une véritable conversion intérieure et à une révolution sociale et économique qu’il convie. Non pas à la manière d’un prédicateur qui posséderait la vérité et la dicterait à ses ouailles égarées, mais comme la réponse coulant de source pour qui sait voir, juger et sentir et pour qui accepte d’écouter « tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » (no 49) et répond de cette conscience. Il rappelle que trop longtemps nous avons vécu de manière insouciante, bercés par les illusions d’un « progrès » technique et financier sans finalité humaine auquel on se soumet comme devant une idole à qui on prête le pouvoir d’apporter la paix et la bénédiction, trouvant l’accomplissement dans la consommation boulimique de marchandises et la croissance infinie du profit. Mais, au-delà du fantasme et à côté d’une élite « bénie », la réalité est tout autre : une humanité mutilée et une terre ravagée.
 
François met de l’avant une notion riche de signification : l’écologie intégrale, qui fait appel à une manière d’être et de vivre qui bouleverse le rapport à soi, aux autres, au monde, en approfondissant les liens qui unissent les êtres humains entre eux et avec la Terre, notre maison commune.
 
La longue marche vers cet idéal, nous ne pourrons l’entreprendre ni y persister collectivement qu’en investissant « radicalement » la démocratie, jusqu’à présent souvent confisquée par des pouvoirs politiques et économiques qui « semblent surtout s’évertuer à masquer les problèmes ou à occulter les symptômes » (no 26). Le vote ne suffit vraiment pas.
 
Jean-Claude Ravet

 


[1] Voir notre dossier « Faire front contre la droite canadienne », Relations, no 772, juin 2014.
[2] Voir mon éditorial « Élan vital pour la suite du monde » du numéro de juin 2015.