Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

Du doux s.v.p. dans la maison commune

Par : Vivian Labrie

L’auteure, cofondatrice du Collectif pour un Québec sans pauvreté, est chercheure et animatrice de projets intégrant l’expertise de personnes en situation de pauvreté

La suite du monde suppose de joyeuses initiatives et pratiques où l’amour et le partage sont au cœur de la cité.

En mai 2015, Omar Khadr sort de prison et rencontre les médias avec son avocat. Souriant, un pli un brin malicieux au coin des yeux, il dit : « Je crois que je vais décevoir monsieur Harper. Il va découvrir que je suis une meilleure personne qu’il ne le croit. »
 

*

Les jeudis matin, à Québec, plusieurs personnes, souvent plus de 30, se rassemblent, sans que ce soit un cours, pour apprendre et chanter des polyphonies populaires de diverses traditions : géorgienne, bulgare, corse, sud-africaine, chants de marin, et bien d’autres. Il y a là des plus jeunes et des plus vieux, des personnes à la retraite ou qui travaillent selon un horaire souple, d’autres qui prennent congé, d’autres qui n’ont pas d’emploi, des mamans avec leurs tout-petits. Le but n’est pas de monter un spectacle, même si ça arrive parfois, juste de perpétuer une tradition et de vibrer ensemble, même sans public, dans le plaisir des harmonies. Ça fait déjà quelques années que ça dure. Et la popularité est plutôt croissante.

*

Dans la gare de Marseille, si on porte attention, on trouve le long d’un quai un café/aire de repos. Avec des tables, des fauteuils et des divans. Ouf ! c’est calme, décontracté : inattendu, dans une gare affairée. On peut s’y restaurer pour pas trop cher. Et quand on paie, un gratteux donne presque automatiquement droit à une douceur gratos. Dans un coin de la salle, près d’une bibliothèque bien garnie aux rayons joliment tout croches, une consigne indique grosso modo : prenez et rapportez ou remplacez.
 

*

À Chicoutimi, un groupe a installé un frigo dans un endroit public. On y place des surplus de supermarché obtenus gratuitement. On peut y laisser des aliments ou en prendre. Sans payer et sans demander.
 

*

 
Qu’y a-t-il de commun entre ces quatre exemples ?
 
De l’improbable, du presque magique dans l’environnement contrôlé du tout-au-PIB-et-que-ça-saute : du doux là où on s’attendrait à trouver du dur, des pieds de nez sans désordre à l’ordre établi. Une impression hors norme d’amplitude soudaine, d’abondance, d’âme et de grande qualité. Quelque chose qui transporte le cœur et tient l’argent à la marge. Allons y voir de plus près.
 
Omar Khadr aurait eu toutes les raisons du monde d’afficher son amertume, sa colère, son désir de vengeance. Après toutes ces années dans le pire de ce que l’humanité impose à autrui – torture, mépris, trahisons, humiliations, privations –, en rentrant dans la vie usuelle de la société, l’enfant soldat, détenu de l’âge de 15 à 28 ans à Guantanamo puis au Canada, a donné une leçon magistrale de civilité au gouvernement canadien et à son premier ministre. Il a montré la petitesse des arguments disant que la place de ceux qui plaident coupable (pour sortir de l’enfer et pouvoir rentrer au pays) est en prison. Ce soir-là, au téléjournal, il a été pour moi un maître.
 
Chanter à plusieurs voix, c’est à la fois entendre la sienne, sauter dans le vide pour apprendre sa partie, la rendre, et rencontrer, dans l’émoi du moment, l’autre. Les autres, plutôt : ceux et celles qui savent déjà, ceux et celles qui ne savent pas, ceux et celles qui prennent de la place – la leur ou plus – et ceux et celles qui ne la prennent pas. Et c’est trouver, en essayant, l’émerveillement du chant qui n’existe que par cette paix qui se cherche au cœur de la bousculade des sons et des personnes, entre maîtrise et lâcher-prise, en soi et en l’autre, dans l’harmonie improbable des êtres, avec le soutien d’une férule bienveillante.
 
Pouvoir se reposer dans un lieu de transition n’apparaîtra pas nécessairement dans la liste des besoins essentiels. Il n’empêche que se délester, pouvoir attendre en sécurité, voire se détendre dans un endroit décontracté et beau, fait partie de ce qui permet de tenir et de durer. On pourrait en parler aux milliers de personnes qui tentent des traversées infernales pour échapper à des ici et maintenant où elles courent à leur perte. On veut imaginer des formules qui permettent la convivialité et l’hospitalité sans s’inféoder aux règles de la marchandise : j’offre, tu prends, tu offres, une autre personne prend, et ça fonctionne. On veut croire que les humains peuvent trouver à faire et refaire durablement le plein à la faveur de dynamiques invitant à donner au suivant.
 
Ils sont intrigants ces frigos de Chicoutimi, hors des boutiques ou des maisons. Ni privés, ni publics : communs. Tiendront-ils le coup alors que le système du tout-au-PIB nous tient par l’estomac ? Qui les lavera, les remplira, les videra, avec une attention garante de leur salubrité ? N’imposons pas ce que nous ne saurions accomplir nous-mêmes. Rappelons-nous que rien n’est obligé dans le pacte tacite de ce qui s’achète ou se prend, se donne ou se vend, pas même le prix. Et que sans un pacte qui fonctionne, une personne meurt de faim et perd sa vie pendant qu’une autre gaspille et perd sa vie aussi. Aussi bien expérimenter en même temps du côté des communs, n’en déplaise à l’ère, bien alphabétisée et scolarisée, du chacun pour soi – sauf en matière de ménage !
 
Je me souviens du saut qualitatif que j’ai vécu un jour en entendant des personnes en situation de pauvreté imaginer « le produit intérieur doux », fait de toute la richesse produite sans passer par l’argent, et « la dépense intérieure dure », faite de ce qui est pris dans notre vitalité et notre espérance de vie quand on ne peut pas se payer ce qui maintient la vie et la qualité de vie. Aujourd’hui, je comprends que nous abordions alors deux dimensions en même temps : d’une part, ce qui, dans la richesse, est ou n’est pas dans l’univers monétaire et, d’autre part, ce qui, avec ou sans argent, produit richement du doux ou confine chichement au dur.
 
Je retrouve aussi l’intuition des « zones libres d’oppression » contrôlées 24 heures sur 24 par le peuple, venue d’une personne très à la marge lors d’une analyse collective de conjoncture réalisée à Québec, en 1997. Cette idée avait aidé à concevoir le Parlement de la rue, devant l’Assemblée nationale du Québec, où s’est testé, le temps d’une protestation contre une réforme de l’aide sociale détestée, le projet d’une loi citoyenne sur l’élimination de la pauvreté. Il est essentiel, en même temps que bien dérangeant, d’identifier, en en faisant l’expérience, des lieux qui nous permettent de nous sentir partie prenante de la société, à notre place ; des lieux qui nous permettent de chercher, d’apprendre et d’exiger plus d’humanité là où il en manque, là où elle a disparu.
 
Du coup, je comprends encore mieux la posture de mon ami Manu, qui tient à l’alliance entre le poétique et le politique dans ses pratiques d’animation citoyenne. Je rejoins son sentiment que les transformations à opérer vers plus de justice entre nous dans nos sociétés ne sont pas qu’affaire de fric, mais aussi de doux, qui vient substantiellement remplacer le dur dans les règles de la maison commune et de ses protections sociales.
 
On a l’économie (de oikos, « maison », et nomos, « norme », en grec) pour voir à l’ordre de la maison commune qu’est notre société – mais aussi, plus largement, la Terre – et on a l’écologie (de oikos, « maison », et logos, « connaissance »), qui intègre l’économie dans une dimension plus large, pour mieux connaître cette maison commune. Sans perdre de vue les vigilances et actions nécessaires, la suite du monde suppose peut-être aussi de joyeuses indisciplines où l’amour prend le pas sur ce qu’on fait et sait déjà faire dans cette maison commune. À cet égard, les pistes qui déjouent par le doux les duretés du système de l’argent et ses échelles sociales sont sans doute prometteuses. Comme lorsque l’avocat d’Omar Khadr, avec sa famille, aime assez son client pour l’héberger et s’en porter garant. Et que ce dernier, tout à coup, par son humour d’une grande dignité, nous sort de nos prisons.