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DOSSIER : La retraite: une responsabilité collective

Dette. 5000 ans d’histoire – David Graeber

Par : Julien Simard

Aux racines de l’économique

Pour l’anthropologue David Graeber, comprendre ce qu’est ou n’est pas une dette implique de s’attarder non seulement aux formes diverses du phénomène économique (au sens large), mais également à ses liens avec la moralité, les systèmes de croyances et les représentations cosmologiques tels que déployés de manière très variable par les sociétés humaines. Autant dire que c’est là un projet intellectuel ambitieux nécessitant de fortes assises empiriques, couvrant en fait plus de 5000 ans d’histoire mondiale.
 
Cet ouvrage est divisé en deux principales sections. La première s’attarde à démonter les présupposés théoriques chers aux économistes classiques et à réhabiliter, grâce à moult données anthropologiques, certains grands oubliés de leurs discours : les esclaves, les femmes et les populations colonisées, pour ne nommer que ceux-là. Dans la seconde partie, davantage basée sur des faits historiques, Graeber fait la démonstration que l’évolution de la propriété privée, depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui, est inextricable d’un système complexe façonné par les grandes religions, la monnaie, le marché, l’État et l’esclavage. Graeber nous invite donc à considérer un temps long, ancré dans la continuité.
 
Faisant remonter à la surface de la conscience historique des faits empiriques souvent négligés, l’auteur rappelle d’abord un constat important : le crédit et la dette existent depuis bien plus longtemps que la monnaie. Graeber nomme « mythe du troc » cette idée fausse selon laquelle la vie économique des sociétés dites « primitives » ou pré-modernes était basée essentiellement sur l’échange d’objets réputés équivalents. Pas que le troc n’existait pas, au contraire, mais une attention fine à l’ethnographie permet de réaliser que lorsqu’il prend place, c’est entre ennemis ou étrangers, et ce, aux côtés de réseaux d’échange basés sur le don ou d’autres formes complexes d’attribution de valeur : le troc est un épiphénomène.
 
Une des principales contributions de David Graeber est d’expliquer le processus par lequel l’économie marchande s’est imposée sur d’autres formes d’économies par la violence, le marché et l’État. Plus précisément, il montre comment la monnaie, outil par excellence de l’échange, tire ses origines de la guerre. D’abord parce qu’elle sera un moyen pour payer les soldats, puis parce qu’elle deviendra une solution employée de tout temps par les États pour éponger des dettes contractées pour lever des armées. La rigueur anthropologique exige donc que la place de la monnaie dans les échanges économiques soit replacée dans son contexte, peu importe l’époque, contrairement à la tendance qu’ont les économistes formalistes à en exagérer la portée et à en présupposer le caractère « naturel ». Graeber montre ainsi à quel point la théorie économique classique, telle que fondée par les travaux d’Adam Smith ou de David Ricardo, offre un discours profondément utopiste : dans l’Angleterre du XVIIe siècle, très peu de monnaie circulait réellement et les échanges se réalisaient presque toujours sous forme de crédit. L’introduction de la monnaie à grande échelle arrive au même moment où l’État fait un usage systématique de dispositifs judiciaires et punitifs pour régler les problèmes de dettes dans la population.
 
Anarchiste de longue date, Graeber fait dans ce livre une contribution fondamentale aux études économiques, les invitant à ne jamais oublier comment la violence est à la base de l’asservissement, qu’il soit salarial ou esclavagiste. Grand érudit et vulgarisateur hors pair, l’auteur arrive à articuler avec clarté une quantité impressionnante de données historiques et anthropologiques. Pour lui, faire l’histoire de la dette, c’est « inévitablement reconstruire aussi la façon dont la langue du marché a envahi toutes les dimensions de la vie humaine – jusqu’à fournir une terminologie aux voix morales et religieuses apparemment dressées contre lui » (p. 109). Le mythe du troc et les systèmes moraux qui fondent la « science économique » libérale et capitaliste en sortent fortement ébranlés, car l’auteur porte une langue nouvelle, à la fois rigoureuse, limpide et capable de « projections libérantes », pour parler comme Paul-Émile Borduas.

 

David Graeber
Dette. 5000 ans d’histoire
Paris, Les Liens qui libèrent, 2013, 624 p.