Secteur Revue Relations

DOSSIER : Des chemins d'humanité

Des chemins d’humanité

Par : Jean-Claude Ravet

« Qui nous enseigne par la mort
 le sens dévorant de la vie?
 Une vie est plus qu’une raison
 le sang est plus qu’un théorème
 que vaut-elle la vérité
 la plus pure, la plus troublante
 auprès d’une goutte de sang? »

 Benjamin Fondane, Job

En 1946, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Camus s’envolait aux États-Unis pour donner une conférence qu’il intitula La crise de l’Homme. Son constat était implacable : « la bête était morte » mais « le venin n’a pas disparu », il continue à pervertir la société. Il poursuit : « tous vivent avec l’angoisse plus ou moins précise d’être broyés d’une façon ou l’autre par l’Histoire ». Ses paroles sont encore actuelles, mais il conviendrait sans doute de remplacer Histoire par Progrès. De fait, la dignité humaine n’a pas beaucoup de poids devant les impératifs techniques et financiers du progrès, devenu un bulldozer aux dimensions du monde qui écrase sur son passage autant de vies, de cultures et de sociétés que nécessite l’avancée de la globalisation. Les États en sont des pilotes bien dociles. Au service de qui? de quoi? Certainement pas des communautés humaines. Un monde inquiétant qui se fonde sur la loi des plus riches et des plus puissants techniquement. En plus de dévaster la Terre par leur avidité et leur démesure, un petit nombre d’ « adorateurs » modernes du dieu Mammon – pour qui tout se vend et s’achète –, enseigne que les nouveaux noms de la liberté, de la culture et de la paix sont la servitude, l’insignifiance et la guerre.
 
Ainsi d’une tendance que l’on observe de plus en plus dans le milieu universitaire : la fabrique de techniciens sans âme qui modèlent la réalité à l’idéologie néolibérale et aux inventions technologiques, sans tenir compte des conséquences sur la vie et, encore moins, sur la condition humaine. Nous n’aurions pas d’autres choix que de nous adapter… Ce « réalisme d’adaptation », Bernanos le qualifiait déjà de « bonne conscience des salauds », car dans cette perspective, « soyez réalistes » ne signifie pas autre chose que « soyez lâches ». On nous invite désormais à vivre en baissant la tête. Qui résiste ou questionne est d’emblée un réac impénitent. La douleur humaine, l’humiliation, la perte de sens, la médiocrité, le dégoût, ne sont que des inconvénients, certes ennuyeux, mais le prix à payer pour être de son temps. Toutes les valeurs sont d’ailleurs passées à la moulinette du « progrès » et jugées à l’aune de leur « utilité » dans le bon fonctionnement d’un système qui ne se gêne pas pour écraser l’humain ou ravager la Terre. Même la torture et la terreur se couvrent d’un vernis de normalité.
 
Si beaucoup sont tétanisés devant le déploiement sans précédent de la puissance technique et financière, il reste que « nous sommes nombreux à n’être pas nombreux » (Béla Tarr), à penser encore que ce qui peut nous « sauver de ce monde désespérant est la dure fraternité des hommes en lutte contre leur destin », selon les mots de Camus. En effet, depuis des siècles, cette solidarité autour de valeurs cardinales telles que la dignité inaliénable de l’être humain, la liberté, l’égalité, les droits humains – qu’évoque particulièrement l’humanisme – caractérise quantité de luttes contre les tentatives de chosification et de mutilation de la vie humaine. Une parole de l’Évangile exprime bien l’esprit subversif qui anime encore aujourd’hui les artisans – croyants et non croyants – d’une société véritablement humaine : « La Loi (le shabbat) a été faite pour l’être humain et non l’être humain pour la Loi » (Marc 2, 27). Encore ici, nous pouvons remplacer Loi, sans trahir sa signification radicalement subversive, par Nation, Histoire, Progrès, Capitalisme, etc., au nom desquels on a cherché et cherche encore aujourd’hui à réduire les humains à l’état de moyens ou de marchandises.
 
Aujourd’hui, les chemins d’humanité qui s’ouvrent à nous devraient cependant pouvoir se dégager de certains aspects de l’humanisme des Lumières qui ont permis à de nouveaux maîtres de se revendiquer les héritiers de l’humanisme, mais qui ont engendré en réalité des formes nouvelles de servitude. Pensons, notamment, à la primauté donnée à la raison abstraite, instrumentale, calculatrice, comme l’expression par excellence de l’humain, marginalisant des dimensions essentielles que sont l’expérience sensible, l’imagination et les émotions, jugées secondaires, voire « parts animales » de l’humain à mettre en cage. Cette primauté a contaminé jusqu’aux idées mêmes de liberté et d’autonomie, les mettant au service de l’atomisation de la société en agrégat d’individus autosuffisants et de la réduction du monde à un pur réservoir de ressources exploitables à souhait jusqu’à la dévastation.
 
Le déploiement d’une telle rationalisation n’est pas étranger à ce que Hannah Arendt appelle, dans Condition de l’homme moderne, « l’aliénation du monde ». Cette notion cherche à rendre compte du fait que, de plus en plus incités à nous arracher, au nom de la raison, à ce qui nous relie intimement et symboliquement au monde – la culture, le langage, la mémoire, les récits –, nous avons fini par nous considérer comme lui étant étrangers. Les limites de la condition humaine, inhérentes au fait d’être des « habitants de la Terre », en viennent à être perçues comme des contraintes méprisables qu’il faut transgresser par tous les moyens techniques à notre disposition.
 
Chercher des chemins d’humanité conduit dès lors à remettre en cause cette coupure, toujours prévalente à notre époque, entre l’être humain et son monde, entre la raison et l’émotion, entre l’esprit et le corps. C’est établir un nouveau rapport au monde qui n’est plus caractérisé par une volonté de mainmise absolue sur l’environnement et par une obsession de contrôle, mais par une relation de respect et d’attachement à l’égard de la vie et de la Terre. Enfin, c’est ramener l’abstraction dans l’orbite de l’existence concrète et la fragilité au cœur de la compréhension de la condition humaine. Une place centrale est ainsi laissée au dialogue, au partage, à la sollicitude dans les rapports humains et, particulièrement, à l’attention aux voix de la souffrance qui nous appellent à répondre de la vie : « Je suis le gardien de ma sœur, de mon frère ». La liberté murit en responsabilité.
 
Emprunter les chemins d’humanité, c’est par ailleurs réenchanter un monde aplati, obsédé par l’inessentiel, en y réintroduisant la quête et la profondeur du sens. La transcendance peut exprimer l’« ouverture à l’abyssalité de l’humanité » (Karel Kosik), « l’insaisissable dans l’immanence » (Merleau-Ponty), qui conduit à habiter aussi le mystère, l’obscurité intérieure. Elle est Présence d’un manque – Dieu pour certains – qui met l’existence en mouvement, en devenir. Soif de justice avivée. Personne ou Rien, la transcendance évoque le tragique de la vie et sa beauté, faisant barrage à l’insignifiance et au trop-plein de vide qui ont pris possession du monde. Elle n’est pas synonyme d’oppression ni d’aliénation. Portée par l’humain, elle est fragile, comme la beauté et la bonté qui dépouillent et émerveillent.
 
Ces chemins d’humanité, à travers lesquels nous habitons poétiquement le monde, nous ramènent au cœur de l’existence comprise comme résistance et chant.