Secteur Revue Relations

DOSSIER : Actualité de l'anarchisme

Dérives

Par : Claude Rioux

L’auteur est chargé de projets au Centre justice et foi

Dans Social Anarchism or Lifestyle Anarchism, le pen­seur anarchiste étatsunien Murray Bookchin analyse l’anarchisme individualiste dans son incarnation la plus moderne, le « lifestyle anarchism » – que nous traduirons ici par « anarchisme comme mode de vie » –, apparu au cours des années 80 et 90, période de reflux des mouvements de masse et de déclin des organisations révolutionnaires, aux États-Unis comme ailleurs.

Selon Bookchin, l’anarchisme peut être « contaminé » par le contexte et l’environnement bourgeois qu’il combat. Les travers de l’introspection et du narcissisme de la génération des baby-boomers alimentent l’émergence d’un anarchisme plus proche de la psychothérapie que de la révolution.

C’est le cas, notamment, de Hakim Bey, qui appelle à la formation de zones autonomes « temporaires » où l’on pourrait se laisser aller au chaos, à l’amour fou, au paganisme et au sa­botage artistique. Rejetant la théorie et l’engagement révolutionnaire, « la zone autonome temporaire est un soulèvement qui ne s’affronte pas directement avec l’État, une opération de guérilla qui libère une aire (de territoire, de temps, d’imagination) et qui se dissout ensuite pour apparaître ailleurs, avant que l’État ne l’anéantisse » (The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchism, Poetic Terrorism).

On retrouve dans cet activisme culturel ce que Murray Bookchin abhorre le plus : un aventurisme inconscient fait de bravoure personnelle et d’aversion pour la théorie, une cé­lé­bration de l’incohérence théorique (sous couvert de plura­lisme), un engagement apolitique et anti-organisationnel dans une recherche de la joie de vivre intensément orientée vers soi-même.

Cette subordination du collectif à l’ego et de la société à l’individu, nous dit Bookchin, est courante dans l’anarchisme comme mode de vie, qui tend à la privatisation des angoisses communes et à la sanctification du soi comme refuge au ma­laise social. Certains nient l’existence même de la société, un peu à la manière de Margaret Thatcher (« there is no such thing as society »), comme le fait l’anarchiste étatsunienne Susan Brown : « un groupe est un ensemble d’individus, ni plus, ni moins, il n’a pas de vie ou de conscience propre » (The Politics of Individualism).

Selon Bookchin, cette vision a des conséquences sur le mou­vement anarchiste, notamment une exaltation du consensus (la majorité est illégitime même contre l’opinion d’un seul individu) et de la spontanéité individuelle aux dépends de l’orga­nisation démocratique, plus à même d’établir des institutions autogérées ayant du pouvoir contre la domination capitaliste et les institutions hiérarchisées.

Autre manifestation de l’anarchisme comme mode de vie : le rejet de toute forme de technologie, qui asservit l’être hu­main, lequel doit la rejeter pour vivre en harmonie avec la nature. À l’image de George Bradford dans Stopping the Indus­trial Hydra, ces anarchistes feignent d’oublier que les outils (la technique) ont des propriétaires et que la technologie est uti­lisée dans un système de relations sociales données. Bookchin renchérit : condamner en soi la technologie voile en quelque sorte les relations sociales uniques du capitalisme, qui en fait un dispositif de domination plutôt qu’un instrument de libération (en affranchissant les humains des tâches fastidieuses ou dégradantes).

Une autre école – le primitivisme ou l’écologie profonde (deep ecology) – glorifie la préhistoire et appelle à un retour à l’innocence supposée des populations primitives. « La vie avant la domestication et l’agriculture, nous dit John Zerman dans Future Primitive, était en fait largement faite de plaisir, d’intimité avec la nature, d’égalité sexuelle et de santé ». Bookchin dénonce la vision de l’histoire qu’ont ces anarchis­tes, laquelle ne serait pour eux qu’une longue déchéance des humains depuis l’Éden de l’authenticité originelle – représentée par une préhistoire aussi idyllique que floue.

Selon Bookchin, il s’agit ni plus ni moins que de dissoudre la société dans la nature biologique, l’humanité innovatrice dans l’animalité adaptatrice, la temporalité et l’histoire dans une éternité cyclique et archaïque. Non contents de nier les attributs de l’humanité en tant qu’espèce ayant prise sur son histoire, les primitivistes récusent également les aspects li­bérateurs de la culture, tant sur le plan des idées que sur celui des pratiques libératrices collectives et individuelles.

C’est justement sur ces pratiques collectives qu’insiste Bookchin en citant Horkheimer : « l’individu pleinement déve­loppé ne peut exister que dans une société pleinement dé­veloppée ». Cet objectif ne s’atteint qu’en mettant sur pied des institutions sociales, en construisant des organisations politiques et en proposant des programmes radicaux.