Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

De Tunis au Caire : vers la liberté?

Par : Catherine Caron

Seize janvier 2011, la scène est stupéfiante : d’un côté, un dictateur vient d’être chassé du pouvoir par une révolution populaire en Tunisie; de l’autre, Jean-Claude « Bébé Doc » Duvalier fait une visite surprise en Haïti qu’il risque, espérons-le, de regretter. Les deux événements se télescopent comme si un vilain petit diable se moquait de nous tous, faisant disparaître l’odieux là où il le fait réapparaître ailleurs.

On serait tenté de se taire tant « l’histoire se met à galoper », comme l’écrivait le Tunisien Fathi Chamkhi. Mais cela est impossible tant la révolte et le cri qui bouleversent le monde arabe – ce cri qui sourdait depuis longtemps pour qui voulait l’entendre – forcent notre admiration envers les luttes courageuses des peuples tunisien, égyptien, algérien, etc. Il est plus que temps qu’ils obtiennent liberté, justice, réparation et une rupture démocratique complète avec les partis et les régimes hégémoniques qui les oppressent, pas des changements de façade. Notre solidarité n’a d’égale que notre dégoût face à l’hypocrisie des grandes puissances qui agissent aujourd’hui comme si tout ce désarroi venait de surgir, soudain légitime et reconnu, comme si elles n’y avaient joué aucun rôle… Or, l’Occident n’a jamais soutenu la mouvance qui a initié les événements qui sèment espoirs mais aussi inquiétudes de Tunis jusqu’au Caire, et où dominent des valeurs et revendications laïques, démocratiques, de justice sociale – remparts contre le fondamentalisme islamiste qu’on prétend combattre.

Par ailleurs, si les Tunisiens scandaient « nous ne voulons pas du pain, nous voulons la liberté, la démocratie », cela ne doit pas faire oublier que la conquête de celles-ci n’est pas synonyme d’une réelle souveraineté politique et économique, ni de la fin des mesures néolibérales draconiennes qui ont contribué à saper les conditions de vie d’une grande partie de la population, au profit des élites. Le soulèvement de Redeyef dans le bassin minier de Gafsa, en 2008, est là pour le rappeler. Un mouvement social fort exigeait entre autres « un programme d’embauche des diplômés sans emploi, l’implication de l’État dans la création de grands projets industriels, le respect des normes internationales relatives à l’environnement, des services publics accessibles aux plus pauvres, par exemple pour l’électricité, l’eau courante, l’éducation, la santé…[1] » Voilà qui n’est pas au programme des élites économiques et financières tandis que « l’autre régime », celui de l’austérité, du libre-échange, de la privatisation et de la « paradis-fiscalisation » du monde ne cesse de s’étendre. « Europe, FMI, bas les pattes en Tunisie », clamaient à juste titre les manifestants à Paris.

Le Canada n’est pas en reste. Complaisant envers les dictatures du monde arabe qu’il soutient en valet fidèle des États-Unis, il prône une démocratie et une retenue policière qu’il vide de leur sens ici même. Ses accords de promotion et de protection de l’investissement étranger ou de libre-échange avec la Tunisie, l’Égypte, la Jordanie, le Maroc, l’Algérie, etc. – actuels ou futurs – se hissent aussi au premier rang de ses préoccupations. Il s’agit de libéraliser les marchés en faveur des investisseurs privés étrangers – incluant leur donner le droit de poursuivre les États. De telles ententes contrecarrent de facto une partie de ce pourquoi les peuples se battent et versent leur sang, elles « empêchent les pays en développement de faire preuve de souplesse économique et ne font aucune place à l’expression des citoyens dans les choix en matière de politique publique », confirme Abdulai Darimani du Réseau Tiers Monde-Afrique[2].

Ainsi, il nous incombe d’exiger non seulement que le Canada retrouve la crédibilité qu’il a perdue en matière de défense des droits démocratiques et humains dans le monde, mais que le régime d’affaires international qu’il promeut cesse d’être fondé sur une prédation légalisée des ressources, d’une main-d’œuvre à bon marché, des contrats publics, etc. Ce système doit changer et placer en son cœur la primauté absolue des droits démocratiques, humains et environnementaux sur ceux des entreprises.

C’est dire que les forces démocratiques et sociales du monde arabe auront besoin de nous – mais nous aussi d’elles pour qu’ensemble nous disions aussi aux tenants du désordre économique global injuste qui brime la liberté des peuples : dégagez!


 

[1] Karine Gantin et Omeyya Seddik, « Révolte du "peuple des mines" en Tunisie », Le Monde diplomatique, juillet 2008.

[2] Traités bilatéraux d’investissement : Guide d’introduction canadien, Conseil canadien de la coopération internationale, 27 avril 2010, p.1.