Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

De la dualité entre nature et culture en sciences sociales – Benoît Coutu (dir.)

Par : Jean-Philippe Rioux-Blanchette

Entre nature et culture

Nous vivons actuellement une grave crise écologique, plus ou moins assumée. Nous assistons également à la multiplication des technologies permettant de « maîtriser » la nature ainsi qu’au déploiement d’un système économique mondialisé demandant une quantité grandissante de ressources naturelles. Notre environnement étant aménagé à partir de critères socialement construits, la technologie s’y insère comme force structurante. Nous pouvons de plus en plus transformer notre corps au gré de notre volonté. La possibilité d’une plus grande « cyborgisation » de l’humain semble devenir une tendance. Quelle est l’influence de ces phénomènes sur le rapport entre la nature et la culture ? Comment comprendre la continuité d’un tel questionnement à une époque si effervescente ? Vivons-nous un moment de rupture dans la manière dont la culture est en interaction avec son environnement ? Si ce n’est pas le cas, de quelle manière peut-on envisager, aujourd’hui, une continuité dans notre façon de réfléchir le rapport entre la nature et la culture en sciences sociales ?
           
C’est à ces questions fondamentales, entre autres, que tente de répondre cet ouvrage collectif, dirigé par Benoit Coutu, qui trouve son origine dans un colloque portant sur l’actualité de la dualité nature/culture en sciences sociales, tenu à l’UQAM en avril 2011.
 
Plusieurs des auteurs du livre s’intéressent à des phénomènes sociaux précis. Par exemple, Lyne Nantel analyse la crise écologique dans une réflexion sur les éthiques de la nature. Marie-Pierre Boucher s’intéresse aux transformations des débats portant sur la dualité nature/culture dans le cadre de discours féministes contemporains, plus particulièrement concernant l’essentialisation du sexe et du genre, ainsi que l’amalgame constructiviste humain-machine-nature. Daphne Esquivel Sada, pour sa part, aborde la communauté scientifique œuvrant en nanotechnologie et sa perception de la dualité nature/artifice. Rémi de Villeneuve se demande ce que signifie la nature à l’ère des théories postmodernes et de la post-humanité. Défendant une position humaniste, il tente de réconcilier l’époque contemporaine et la possibilité d’une nature humaine qui ferait encore sens. Jacques Mascotto conclut l’ouvrage avec un ambitieux chapitre où il critique avec une plume acerbe le processus de transformation du monde vécu, toujours plus fortement influencé par le capitalisme qui soumet l’être humain à un véritable dressage afin d’assurer que l’ensemble de ses actions se réduisent à leur seule valeur marchande.
           
D’autres chapitres portent plutôt sur des considérations philosophiques, herméneutiques et épistémologiques. C’est le cas de l’article de Guillaume Lamy, qui fait une analyse qualitative fine de l’œuvre d’Edward Wilson portant sur la sociobiologie, et de celui de Louis-Gilles Gagnon, qui s’intéresse à la dualité humain/animal à partir des écrits du philosophe Cornelius Castoriadis, proposant une réflexion autour de la tension entre l’imaginaire radical et l’imaginaire social. Maxime Lefrançois, quant à lui, aborde le concept de besoin et en décrit l’histoire intellectuelle pour réfléchir la différence entre besoins naturels et culturels.
           
La question de la relation entre nature et culture demeure épineuse. Il apparait alors primordial de réfléchir aux différents angles d’analyse possibles pour arriver à mieux comprendre cette problématique à partir des sciences sociales. La richesse de cet ouvrage collectif réside autant dans la diversité des approches que dans le tour de force consistant à conserver un fil conducteur à travers la variété des objets analysés.

Benoit Coutu (dir.)
De la dualité entre nature et culture en sciences sociales
Montréal, Les éditions libres du carré rouge, 2014, 342 p.