Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

Contre le vide

Par : Catherine Dorion

L’auteure est comédienne et slameuse. Elle a publié le recueil de poésie Même s’il fait noir comme dans le cul d’un ours (Cornac, 2014).
 
 
J’étais à Paris au moment des attentats du 13 novembre dernier. Je savais déjà que la guerre serait vite à l’honneur à la télévision et dans tous les micros. Nous sommes en guerre depuis longtemps. Mais cette réalité glisse sur nos cerveaux lorsque nous nous plantons devant le téléjournal ; elle ne nous pénètre pas vraiment. On nous parle d’horreur, de la souffrance spectaculaire, mais non de celle, permanente, du manque quotidien – manque de sens, d’humanité, de chaleur – dont la première est la résultante. Il me semble qu’il ne peut y avoir de violence sans qu’il y ait d’abord eu souffrance…
 
J’ai pensé au pape François qui appelle à « oser transformer en souffrance personnelle ce qui se passe dans le monde ».
 
Le lendemain des attentats, je sors avec les enfants vers un parc, puisque tout est arrêté dans la ville. Le parc aussi est fermé. Je demande à deux passants, une homme et une femme voilée, si les parcs sont fermés le dimanche. Ils me disent : « Non, c’est les attentats. Fermé jusqu’à jeudi ! » J’ai passé un commentaire sur l’ampleur de la réponse sécuritaire. Nous avons discuté tous les trois. C’était très chaleureux, comme si la possibilité d’être ensemble au lendemain de la tuerie nous rassurait. Un grand sourire dans nos yeux prenait acte de ce soulagement partagé. En leur disant au revoir, je me suis dit que d’autres, un peu partout dans la ville – dans le monde – vivaient sûrement un échange semblable. Et j’ai eu une joie au cœur.

Le pape François écrit aussi : « Il faut reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-aÌ?-vis des autres et du monde, que cela vaut la peine d’être bons et honnêtes. Depuis trop longtemps déjaÌ?, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. […] Et nous avons besoin de toujours plus de succédanés pour supporter le vide. »

C’est contre le vide, et uniquement contre le vide qu’il faut lutter, se défendre, se lever. Et la seule chose qui remplisse, qui comble vraiment, c’est l’amour. Si ce n’est pas d’amour que le vide se remplit, ça sera de n’importe quelle idéologie creuse et violente, pensée pour le bénéfice de quelques-uns et pour le malheur de tous les autres.