Secteur Revue Relations

DOSSIER : Actualité de l'anarchisme

Chrétiens dans la mouvance anarchiste

Par : Gregory Baum

L’auteur est théologien

Léon Tolstoï, Jacques Ellul et Dorothy Day, pour ne citer qu’eux, ont été attirés par la pensée anarchiste et son projet fondamental de transformer le monde à l’aide des valeurs d’entraide, de solidarité et de non-violence. C’est aux anarchistes communautaires qu’ils empruntaient l’idée de reconstruire la société par en bas.

L’anarchisme a une histoire complexe. Max Stirner (1806-1856) rejeta toute autorité politique parce que, selon lui, elle mettait des limites à sa liberté personnelle. C’est ce qu’on appelle l’anarchisme individualiste. Pour leur part, les anarchistes les plus connus, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1856), Michel Bakounine (1814-1876) et Pierre Kropotkine (1842-1921), se sont opposés à l’autorité politique car, selon eux, celle-ci empêchait les gens de travailler ensemble, de vivre en communauté et de résoudre ensemble leurs problèmes. C’est l’anarchisme communautaire.

Les anarchistes communautaires croyaient que les humains sont essentiellement bons, orientés de par leur nature vers la coopération et guidés par la raison humaine afin de gérer leur vie en communauté. Selon eux, ce qui a corrompu les individus et déformé leur conscience, c’est l’autorité politique et religieuse imposée d’en haut. Égalitaires et anti-hiérarchiques, les anarchistes font de l’État leur ennemi principal. Leur cri est : « Ni Dieu ni maître ». Ils s’opposent ainsi à la guerre, à la propriété privée et au service militaire.

Dans son livre L’entraide, un facteur d’évolution (1903), Pierre Kropotkine, scientifique et philosophe russe, a cherché à réfuter la théorie d’évolution de Darwin selon laquelle les êtres humains, ayant hérité de leur nature animale la nécessité de lutter pour leur survie, vivent une compétition permanente. À cette théorie, Kropotkine a répondu que les mammifères supérieurs font déjà preuve d’une certaine coopération et que les humains, nés sans crocs et sans griffes, sont incapables de se débrouiller seuls, dépendants pendant plusieurs années des soins d’une famille. Selon l’argument de Kropotkine, les humains, altruistes par nature, sont orientés vers l’entraide et la coopération. Cette nature a été corrompue par les structures de domination.

Le pouvoir au peuple

Selon les anarchistes, l’abolition de l’État ne produirait pas le chaos, mais libérerait plutôt la créativité du peuple en rendant ce dernier capable de reconstruire la société par en bas, en constituant des communautés autonomes fédérées dans des réseaux régionaux. Dans son Nationalism and Culture (1937), l’anarchiste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) a voulu démontrer que l’État moderne, créé au nom du progrès, a miné les communautés organiques, lesquelles ont surgi à travers les siècles, a imposé des lois universelles, dérangeant ainsi les saines coutumes du passé, et a produit des masses d’individus sans liens sociaux, prêts à suivre n’importe quel dictateur.

Michel Bakounine a été le défenseur le plus passionné de l’anarchisme, se situant contre l’organisation socialiste instituée par Karl Marx. Tout en s’opposant à la propriété privée des moyens de production et en promouvant une économie socialiste, les anarchistes, tel Bakounine, rejetaient radicalement le rôle du pouvoir de la théorie marxiste qui prônait la création initiale d’un parti politique puissant, suivie, après sa victoire, de l’imposition d’un nouvel ordre social dirigé d’en haut. Selon les anarchistes, la seule façon de reconstruire la société provient d’en bas, par l’engagement des hommes et des femmes et de leur communauté à la base. Dans cette perspective, la lutte pour une société humaine et juste est d’abord une lutte sociale et non, comme le croient les marxistes et les libéraux, une lutte politique.

L’inspiration du mouvement coopératif, amorcé au milieu du XIXe siècle, avait une certaine affinité avec cette idée anarchiste. Michel Bakounine et quelques anarchistes après lui ont cru que des actes de violence contre l’État exprimaient une vérité qui méritait d’être écoutée. Par contre, Bernard Shaw a conseillé aux anarchistes de s’abstenir d’actes violents. Pourquoi? La violence, précisait-il, est un jeu que la po­lice domine beaucoup mieux. À cause des dommages engendrés par la violence anarchiste, un certain nombre de ceux et celles qui ne connaissent pas l’histoire de l’anarchisme pensent que l’anarchisme est une philosophie qui encourage les actes de violence. Pourtant, la majorité des anarchistes a appuyé la non-violence.

La grande question à laquelle les anarchistes n’ont pas de réponse est celle-ci : comment organiser un effort collectif d’envergure sans un centre d’autorité capable de prendre des décisions journalières définitives? Les anarchistes aiment la musique de chambre, où l’harmonie entre musiciens n’a pas besoin de chef d’orchestre. Mais un grand orchestre peut-il faire l’économie d’un chef?

Les anabaptistes

On trouve une anticipation de certaines pratiques anarchistes dans l’aile radicale de la Réforme du XVIe siècle, issue d’un réseau de chrétiens appelés « anabaptistes » par leurs ennemis. Ces gens faisaient du Sermon sur la Montagne leur ré­férence biblique principale, contestaient l’autorité religieuse et politique, menaient en communauté une vie pauvre, humble et non violente. Rejetant la doctrine du péché originel, ils croyaient, comme les anarchistes après eux, que les êtres humains sont foncièrement bons et que ce sont les structures de domination qui les rendent méchants. Ils croyaient que la grande Église s’était corrompue en devenant la religion officielle de l’Empire romain. En « présentant l’autre joue », les anabaptistes ne se défendaient pas contre leurs ennemis. À la longue, lorsqu’ils furent persécutés comme hérétiques et souvent cruellement noyés, certains d’entre eux – une minorité – se sont tournés vers la violence. La grande majorité est cependant restée fidèle à la non-violence. En dépit des persécutions répétées, les anabaptistes se retrouvent aujourd’hui dans la tradition mennonite.

Trois figures

Malgré l’athéisme agressif des anarchistes, certains chrétiens ont été attirés par le projet anarchiste de transformer la société par en bas, en faisant appel aux pratiques d’entraide, de solidarité et de non-violence. Je ne mentionnerai que trois d’entre eux : Léon Tolstoï (1828-1910), Jacques Ellul (1912-1994) et Dorothy Day (1897-1980).

Dans sa quête spirituelle, le célèbre romancier Léon Tolstoï a vu dans le Sermon sur la Montagne le résumé de la vraie religion; il a consacré sa vie à la pratique de l’humilité, de la pauvreté, de la paix et de la non-violence. Il avait beaucoup de respect pour les idées de Proudhon et de Kropotkine. Tandis que ces derniers croyaient que la conscience des humains était guidée par la raison, Tolstoï, profondément attaché à l’Évangile, était convaincu qu’elle était plutôt conduite par la lumière divine révélée en Jésus. À cause de sa rhétorique anti-ecclésiastique, Tolstoï a cependant été excommunié par l’Église orthodoxe. Cela n’a pas empêché sa pensée religieuse d’exercer une grande influence sur bien des cher­cheurs spirituels.

Le Français Jacques Ellul, théologien protestant bien connu, a reconnu sa dépendance à l’égard de la tradition anarchiste dans son célèbre article « Anarchie et christianisme », publié dans la revue Contrepoint (no 15, 1974, p.157-173). Il s’y plaint que les chrétiens se laissent influencer par les idées marxistes et refusent d’étudier la pensée anarchiste, malgré l’affinité de cette dernière avec le Nouveau Testament : le soup­çon envers toute autorité politique, l’appel à la non-violence et la proclamation du Dieu amour et compassion, non maître et seigneur. L’anarchisme offrait à Ellul ce qu’il a appelé sa « stratégie politique antipolitique ». Il a participé, en France, aux grands débats publics en dénonçant les effets aliénants des structures de pouvoir et en s’opposant à l’influence marxiste sur la société. Comme les autres anarchistes, Ellul a été accusé par beaucoup de ses collègues théologiens d’avoir une perception excessivement pessimiste de la société.

Après une brève adhésion au communisme, Dorothy Day est devenue catholique et a fondé, avec Pierre Maurin, le mouvement populaire Catholic Worker, voué à la reconstruction de la société par en bas à l’aide de la solidarité, de l’entraide et de la non-violence. Sa vision sociale reflétait sa lecture de l’Évangile et sa connaissance de la littérature anarchiste. Situées dans les quartiers pauvres des grandes villes américaines, les maisons du Catholic Worker essayaient de créer des communautés parmi les pauvres, de générer des pratiques de débrouillardise et de manifester de la solidarité avec les ouvriers. Dorothy Day a vécu une vie de sainte. Aujourd’hui, son génie est reconnu par tous les Américains, pas seulement par les catholiques. Le Catholic Worker a transformé en radicaux un grand nombre de catholiques américains. Tandis que, dans la plupart des pays, la gauche catholique est influencée par la tradition socialiste, aux États-Unis, à cause de l’influence du Catholic Worker, les ca­tholiques radicaux, comme Daniel et Philip Berrigan et d’autres militants qui s’opposent à la guerre, appartiennent plutôt à la tradition anarchiste.