Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Ce qu’il reste de moi – Monique Proulx

Par : Guy Côté

L’esprit d’une ville

Avec ce roman, Monique Proulx porte sur Montréal un regard inusité. Elle entreprend de repérer, à travers différents visages contemporains, quelque chose de la soif d’absolu qui habitait Jeanne Mance, cofondatrice de la ville avec Paul Chomedey de Maisonneuve. Voilà un pari littéraire audacieux, en contraste avec l’embarras habituel entourant les origines spirituelles de Ville-Marie.
 
La figure de Jeanne Mance s’est estompée dans notre mémoire collective. Comme trace publique de son œuvre, il reste bien la magnifique sculpture de Louis-Philippe Hébert devant l’Hôtel-Dieu, fondé par elle sur le site initial d’Hochelaga. Le monument rappelle la compassion de cette infirmière laïque, vouée au soin des malades et des blessés, français et autochtones, dans un établissement administré par elle jusqu’à sa mort en 1673. Mais combien se souviennent qu’elle avait formé, avec Maisonneuve, le projet de venir jeter ici les bases d’une cité franco-amérindienne et chrétienne où cohabiteraient les « montréalistes » et les « sauvages » ? Projet né de la foi profonde de ces deux croyants et marqué par une authentique sensibilité humaniste. « Folle entreprise », selon les administrateurs de Québec, plutôt portés au commerce. Vision idéaliste en effet, qui se transforma au fil du temps, mais dont Ce qu’il reste de moi veut déceler une certaine survivance dans la ville moderne.
 
Pour illustrer son propos, Monique Proulx évoque la présence d’un « feu originel », comparable à celui qui animait Jeanne Mance, dans la générosité sociale du personnage de Virginie ou la quête incessante de celui de Laurel, par exemple, ou encore dans le désir d’émancipation du juif Markus, la rébellion de Laila, la compassion du soufi Khaled ou le discernement libérateur du prêtre exorciste Guillaume. Dans tous les cas, il s’agit de « ces ferveurs plus grandes qu’humaines qui s’ébattent partout en quête de l’inaccessible » (p. 305), manifestations parfois paradoxales d’un désir universel de transcendance et de dépassement.
 
Entre tous ces itinéraires, l’auteure tisse ingénieusement les fils d’une trame où se dessinent par touches successives des traits de la pionnière de Montréal : sa confiance et sa détermination, alors même qu’elle ne sait rien encore du voyage dans lequel elle s’engage ; son ouverture à l’autre, à l’inconnu, dans un contexte social et politique qui aurait pu conduire plutôt à la méfiance ; son appel à un dénuement total, une « faim d’anéantissement » de l’égo qui la poussera au don de sa vie dans des conditions physiques et morales extrêmement éprouvantes. On pourrait ajouter, avec les mots d’aujourd’hui, l’espoir d’un autre monde possible qui inspirait le rêve d’une cité idéale en Nouvelle-France.
 
Tout au long, la romancière explore avec tendresse la complexité de la condition humaine. Elle porte sur ses personnages un regard de compassion, sachant capter dans leurs détresses une beauté voilée, comme chez ce mendiant innu, Charlie Putulik, qui « quête les deux mains ouvertes avec fierté, avec entrain, comme s’il offrait quelque chose au lieu de demander. […] C’est un transmetteur d’humanité » (p. 45-46). Ou encore chez Zahir, qui poursuit une grève de la faim dans une église : « Qu’est-ce qu’un homme ? », se demande son frère Khaled. « Qu’est-ce qu’un homme perdu, terrifié, qu’est-ce qu’un terroriste ? […] L’Amour originel se cherche sans cesse lui-même, et ça ressemble à de la douleur, ça ressemble à de la violence, mais c’est tout simplement de l’amour qui se cherche. C’est ça, un homme […]. Un homme est un condensé d’amour obscurci » (p. 342).
 
Depuis sa parution récente, cette œuvre de maturité a suscité beaucoup d’intérêt. Avec l’originalité de son propos, la vivacité de son écriture, sa finesse d’observation et son sens du spirituel au cœur des passions humaines, l’auteure nous donne un fort beau livre, digne successeur d’Aurores montréales (Boréal, 1997). On y trouve autant matière à réflexion que plaisir de lire. Sur un ton parfois grave, parfois enjoué, l’imaginaire de Monique Proulx nous entraîne dans une enquête captivante, nourrie par un regard pénétrant. On en ressort avec le goût de refaire connaissance avec Jeanne Mance, et peut-être aussi de porter attention à cette source ardente qui continuerait de rejoindre par toutes sortes de canaux secrets la multitude bigarrée de Montréal.

Monique Proulx
Ce qu’il reste de moi
Montréal, Boréal, 2015, 432 p.