Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

Bâtir une lutte commune

Par : Pierre Mouterde

L’auteur, professeur de philosophie au Cégep Limoilou, vient de publier La gauche en temps de crise. Contre-stratégies pour demain (Montréal, Liber, 2011)

L’Alliance sociale et la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics font face au défi d’unir leurs forces pour contrer le budget Bachand et les politiques du gouvernement Charest. 

En juin dernier, on évoquait dans ces mêmes pages l’idée prometteuse que la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics pourrait être le levier d’une lutte commune contre le budget Bachand – l’embryon d’une vaste alliance entre tous les secteurs de la « société civile d’en bas » pour mieux faire face aux politiques néolibérales du gouvernement Charest.

Mais qu’en est-il six mois plus tard, notamment à la suite de la naissance en parallèle de l’Alliance sociale, lancée le 5 novembre dernier par les trois grandes centrales syndicales (FTQ, CSN, CSQ)? La Coalition, qui regroupe près de 120 organisations, a eu le mérite de réveiller l’opinion publique au sujet du budget Bachand et surtout d’organiser la première manifestation d’envergure à son encontre. Mais, depuis, a-t-on avancé vers cet élargissement si nécessaire des luttes qu’elle préconisait?

À première vue et en termes de discours, on serait tenté de répondre par l’affirmative, quoiqu’il reste difficile de comprendre pourquoi les centrales syndicales ont fait le choix de dissocier deux événements – la mobilisation pour les services publics et la négociation des conventions collectives –, sans saisir l’intérêt de les combiner étroitement. En effet, en même temps que le gouvernement Charest, miné par les allégations de corruption, s’apprêtait à faire passer sous le bâillon le budget Bachand et ses mesures néolibérales (hausses des tarifs de l’électricité, de la TVQ, des droits de scolarité, etc.), 475 000 employés de l’État se trouvaient en période de négociation pour renouveler leurs conventions collectives. Alors qu’une importante manifestation, organisée à Montréal le 20 mars 2010, révélait que la mobilisation grandissait dans tous les secteurs (santé, éducation, fonction publique, etc.), les hautes instances syndicales, plutôt que d’élargir la lutte collective autour des enjeux de fond de ces négociations et d’y voir un moyen de donner un coup d’arrêt aux politiques néolibérales du gouvernement Charest, n’ont rien trouvé de mieux que de donner leur aval, juste avant l’été, à une entente de principe à rabais (très loin de l’augmentation salariale de 11,5 % sur trois ans demandée initialement). Une entente dont le gouvernement a reconnu lui-même qu’elle lui permettrait d’économiser 1,4 milliard de dollars.

Il est vrai que, depuis, les instances syndicales ont semblé se reprendre, notamment par le retour en leurs rangs d’une rhétorique plus combative ainsi que par le lancement de l’Alliance sociale et la préparation d’une grande manifestation à Montréal, le 12 mars 2011. Mais là encore, attention! Car l’idée d’un regroupement du mouvement social contre les iniquités du budget Bachand, c’était justement la raison d’être de la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics, animée par l’aile gauche du mouvement communautaire, étudiant et syndical. Si certains de leurs syndicats affiliés, fédérations et conseils centraux font partie de la Coalition, les grandes centrales syndicales en tant que telles ont toujours refusé d’y participer, en particulier parce que l’exécutif de la CSN ne désirait pas, à l’époque, s’opposer à une hausse des tarifs d’Hydro-Québec. Dans ce contexte, on ne s’étonnera pas que les représentants de la Coalition aient initialement refusé de participer à la constitution de cette nouvelle alliance. Cela non seulement parce que la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) et la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) n’y avaient pas été invitées, mais aussi parce que la Coalition ne voulait pas se faire « tasser », voire noyer dans cette nouvelle entité, ni non plus donner son aval au plan de relance économique des centrales dont elle ne connaissait pas tous les éléments et sur lequel elle n’avait aucune position ou mandat. On le voit, il n’est pas facile de gérer démocratiquement un arc-en-ciel d’organisations sociales et syndicales et d’y maintenir une politique d’égalité réelle, surtout quand on a en face de soi trois puissants appareils syndicaux.

À l’heure où ces lignes sont écrites, la Coalition et l’Alliance continuent leurs discussions, notamment concernant la manifestation du 12 mars qu’on souhaite commune. Mais avec des revendications qui ne sont pas toutes les mêmes et des modes de fonctionnement différents, l’organisation d’un tel événement est loin d’être évidente, surtout si l’on aspire à ce qu’il soit l’expression de l’ensemble des participants et non pas uniquement des centrales syndicales. Souhaitons que cet exercice apparemment laborieux soit le prélude d’un rapprochement authentique et, surtout, d’une forte relance des luttes sociales capable d’infléchir les politiques anti-sociales du gouvernement.