Secteur Revue Relations

DOSSIER : Sortir du «choc des civilisations»

Austérité et résignation en Grèce

Par : Christian Brouillard

L’auteur est professeur en science politique au Cégep de Drummondville

La réélection d’Alexis Tsipras est loin de signifier une sortie de crise pour la Grèce.

Depuis plus de cinq ans, la Grèce vit à l’heure de l’austérité. Adoptant, comme de nombreux pays à travers le monde, des mesures de libéralisation économique et de restriction des dépenses publiques, l’État grec promettait ainsi, officiellement, de réduire la dette et le déficit, de relancer la croissance et, par ailleurs, de donner des gages au Fonds monétaire international (FMI) et à l’Union européenne (UE) afin qu’ils maintiennent leurs « aides financières ». Les résultats obtenus ont cependant été tout le contraire de ce qui avait été promis : une dette en constante augmentation, une économie en récession, des services publics à la dérive et une pauvreté grandissante au sein de la population. Ajoutons à cela le fait que le pays est tombé, à coup de plans d’ajustement et de mémorandums, sous la tutelle du FMI et de l’UE, vidant de toute substance les procédures démocratiques. C’est dans ce contexte qu’on peut mieux comprendre les rebondissements électoraux qui ont secoué le pays en 2015.
 
C’est en effet contre la misère occasionnée par l’application des mesures d’austérité que le peuple grec avait porté au pouvoir, en janvier 2015, la coalition de gauche Syriza, avec à sa tête et comme premier ministre Alexis Tsipras. Pour beaucoup d’observateurs, cette victoire semblait signifier un coup d’arrêt dans l’imposition des mesures d’austérité en Grèce ainsi qu’un signe d’une recomposition des forces de gauche en Europe. Les premières mesures prises par le nouveau gouvernement grec semblaient confirmer cette analyse. Cette vision des choses ne tenait cependant pas compte de deux faits : la volonté intraitable de la « Troïka » (FMI, UE et Banque centrale européenne) de maintenir la Grèce sous le joug des mesures d’austérité et le caractère hétérogène de la coalition Syriza.
 
Dans le cadre très tendu des « négociations » sur la question de la dette entre le gouvernement Syriza et l’UE, cette dernière a clairement fait entendre (entre autres par la voix de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne) que la volonté populaire en Grèce ne comptait pour rien ; seuls les impératifs financiers primaient. Cette attitude de fermeture a conduit le gouvernement de Tsipras à tenir un référendum, le 5 juillet 2015, sur les « propositions » de la Troïka concernant la dette publique grecque et la poursuite des mesures d’austérité. La volonté populaire s’est exprimée, une fois de plus, en rejetant ces propositions à 61 %.
 
Il semblait alors qu’une rupture claire était tracée avec les politiques d’austérité, et même avec la zone euro. Il n’en fut rien. Immédiatement après l’annonce des résultats du référendum, le gouvernement – essentiellement les courants proches de Tsipras à l’intérieur de Syriza – convoquait l’ensemble des formations politiques à une réunion, à l’exception des communistes et des néonazis d’Aube dorée. La déclaration signée par les dirigeants politiques présents à cette réunion affirmait que les résultats du référendum ne donnaient pas un mandat de rupture au gouvernement, mais un mandat pour une « meilleure » négociation. En suite logique, le 13 juillet, le gouvernement grec signait un accord sur un nouveau train de mesures d’austérité excessivement sévères, comme un relèvement des taxes à la consommation, le report à 67 ans de l’âge légal pour la retraite et un calendrier ferme de privatisations de différentes propriétés de l’État, dont le port du Pirée et les aéroports régionaux.
 
L’aile d’extrême-gauche de Syriza quitte alors la coalition, mettant le premier ministre en minorité. Ce dernier démissionna le 20 août, appelant à des élections législatives pour le 20 septembre. Les résultats de ce scrutin ont reporté au pouvoir Alexis Tsipras (avec 35 % des voix) et évincé l’extrême-gauche de Syriza, regroupée sous la bannière de l’Unité populaire. À première vue, c’est une victoire éclatante pour Tsipras, mais qui doit être nuancée en raison du fort taux d’abstention (43 %) et considérant le fait que le parti néonazi, Aube dorée, reste la troisième formation politique présente au parlement avec 18 députés élus. Avec résignation, les électeurs grecs semblent avoir choisi le « moins pire »… mais pour combien de temps ? La tentation fasciste est toujours présente dans une situation économique désastreuse et exacerbée par la déroute d’une alternative de gauche qui semblait pourtant crédible.