Secteur Revue Relations

DOSSIER : La force de l'indignation

Aminata Traoré : une femme porteuse de changement

Par : Entrevue réalisée par Mouloud Idir et Catherine Caron

Entrevue

Cet automne, Relations a rencontré l’une des grandes figures de l’altermondialisme, Aminata Traoré[1], qui n’a de cesse de réveiller la capacité d’indignation et de changement des peuples d’Afrique. Elle coordonne les activités du Forum pour un autre Mali et dirige le Centre Amadou Hampaté Bâ (CAHBA). Elle a été ministre de la Culture et du Tourisme du Mali (1997-2000) et a occupé diverses fonctions au sein d’organisations régionales et internationales. En 2006, elle était responsable du volet du Forum social mondial polycentrique à Bamako. Elle est l’auteure de nombreux livres dont Le Viol de l’imaginaire (Actes-Sud/Fayard, 2001) et L’Afrique humiliée (Fayard, 2008).

Relations : L’Afrique était bien entendu en crise avant « la » crise actuelle qui aggrave tous ses maux. Après 50 ans d’indépendance africaine, d’où pourraient émerger selon vous les forces du changement plus que jamais nécessaires pour le continent?

Aminata Traoré : Elles ne peuvent émerger que d’une nouvelle compréhension de l’état du monde par les peuples d’Afrique. Pour l’instant, je crois que tout est fait pour que les gens ne sachent pas où nous en sommes. Or, l’état de déliquescence de l’Afrique découle d’une mise en échec délibérée de l’État postcolonial pour que les puissances dominantes puissent disposer des immenses richesses du continent. L’Occident, qui les a toujours exploitées dans le sens de ses seuls intérêts, en commençant par les êtres humains – pensons à l’esclavage – n’a pas changé de dessein, mais seulement de discours et de méthodes. Les indépendances n’arrangeaient pas les grandes puissances. Tous les pays – le Mali, la Guinée, le Ghana ou la Tanzanie – qui ont véritablement essayé de jouer la carte de la souveraineté politique et monétaire ont été stigmatisés, déstabilisés, sacrifiés. Il est important de comprendre que les relations Nord-Sud procèdent d’une guerre sans fin, et que le développement est vide de sens à partir du moment où il sert à maquiller des pratiques qui paupérisent et déshumanisent, comme on peut le constater après cinquante ans d’essais de « développement » en Afrique. Le discours dominant sur le développement nous tend un miroir qui nous signifie que nous ne sommes rien tant que nous ne nous comportons pas selon les valeurs et les normes de l’Occident.

Le changement viendra donc d’une rupture d’ordre idéologique, épistémologique, politique et culturelle. Je crois en la bataille des idées. Les porteurs du discours sur le « développement » savent pertinemment que pour dominer un peuple, il faut d’abord commencer par le lavage des cerveaux. Les puissances coloniales n’ont pas désarmé, en 1960, à la suite de l’accession de nos pays à l’indépendance. Elles sont parties par la porte et sont revenues par la fenêtre. Nous nous sommes crus indépendants, libres et souverains. Nous ne le sommes pas. L’indépendance que nous brandissons est purement formelle. Mon exaspération vient de l’entêtement des élites africaines à se réclamer libres de décider alors qu’elles poursuivent des réformes conçues et dictées de l’extérieur. Nous sommes dans un système économique et politique dont les peuples ne contrôlent pas les rouages.

Rel. : N’avez-vous pas l’impression que la plupart de ces élites ne vont pas chercher leur légitimité auprès de leurs populations mais bien auprès des chancelleries étrangères?

A.T. : Ceux qui nous gouvernent sont sélectionnés lors de processus prétendument démocratiques, mais sous le contrôle des puissances occidentales. Comme dit l’homme de la rue à Bamako, « on nous a volé notre démocratie ». Le continent est à feu et à sang aujourd’hui au nom de la transparence des urnes, pendant que les véritables enjeux du changement échappent aux électeurs et aux électrices. D’un scrutin à l’autre, les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent. Nous avons de surcroît droit à des élections à l’américaine, engendrant des dépenses scandaleuses eu égard au dénuement matériel et à la misère morale des populations. Vous ne pouvez les gagner que si vous avez amassé assez d’argent et bénéficiez de l’appui des puissances qui lorgnent l’uranium, le pétrole, le coltan et d’autres ressources stratégiques. Celles-ci ne veulent pas prendre le risque de laisser venir au pouvoir des dirigeants soucieux de l’intérêt public et des droits humains de leurs concitoyens.

Depuis peu, cette guerre sans fin pour les matières premières prend un nouveau tournant avec l’arrivée des pays émergents. Les prédations sont organisées au nom de la compétitivité et de la croissance par une sorte de gouvernement mondial qui n’a légitimé l’idée d’un monde sans frontières que pour assurer aux uns le droit d’aller prendre librement chez les autres les ressources dont ils ont besoin. Il faut le dire sans complaisance, ce dont l’Occident a besoin c’est de l’Afrique mais sans Africains! D’où les mesures coercitives aux frontières à l’égard des migrants.

L’accaparement des terres agricoles par des multinationales et certains pays riches est l’une des dernières expressions du pillage. Le potentiel local du développement de l’agriculture de manière à satisfaire les besoins alimentaires des populations est sous-évalué et négligé. Comble de l’horreur, les images d’enfants faméliques africains qui meurent de faim servent de plus en plus à justifier cette forme d’invasion et de recolonisation sous prétexte que l’investisseur étranger peut faire mieux que l’État et les populations locales. Et comble de l’ironie, ce sont les Nations unies et les institutions financières internationales ayant exigé l’ouverture de nos économies au marché qui nous disent : « méfiez-vous de la Chine… ». Mon point de vue est que les Chinois, comme les Occidentaux, puisent dans les même richesses du continent à la différence que les premiers nous épargnent les leçons de bonne gouvernance.

Le cas du coton africain reste emblématique de l’absurdité de l’ordre actuel du monde. En effet, on enferme des pays mal décolonisés et recolonisés dans la monoculture en leur disant de venir sur un marché où ils ne décident pas des prix. Des paysans affamés d’Afrique vont en haillons pendant que leurs « homologues » occidentaux sont suréquipés et subventionnés. Les dés sont pipés. Nous ne sommes pas de taille à nous battre contre les États-Unis, même si certains prétendent le contraire. Quand les pays africains producteurs de coton se sont mis ensemble pour protester à l’Organisation mondiale du commerce, ils n’ont pu avoir gain de cause. C’est dire à quel point les grandes puissances exigent l’impossible des pays dominés. Ne s’arrachent-elles pas elles-mêmes les cheveux en ce moment face à un taux de chômage de 9 et 10 %? Comment l’Afrique peut-elle être une terre de paix lorsque ce taux atteint 20 à 40 %?

L’heure est à la criminalisation des victimes à qui incomberait la faute de l’échec du développement. Le système qui est à la source de leurs maux est rarement questionné. Les puissants de ce monde attendent des pays du Sud qu’ils gèrent les conséquences de leurs choix à eux. Il en est ainsi de celles du pillage économique comme de la pollution de la planète du fait du modèle productiviste. L’émigration dite clandestine qui est, en fait, une émigration forcée résulte elle aussi d’une conception désastreuse du développement qui nuit à l’environnement et aux sociétés. Si nos pays n’avaient pas subi trente années de réformes destructrices de nos économies et du lien social, nous n’aurions pas eu cette chasse à la migration clandestine – que je préfère appeler migration irrégulière – comme réponse au chômage et au désarroi.

Rel. : Peu de gens savent que des programmes alternatifs de développement ont pourtant existé en Afrique, qui visaient la satisfaction des besoins essentiels de la population.

A.T. : Le plan d’action de Lagos, par exemple, était une initiative autonome des États africains au début des années 1980. Il a été étouffé dans l’œuf par les institutions de Bretton Woods qui lui ont préféré les Programmes d’ajustement structurel. La plupart des programmes alternatifs sont morts de leur belle mort faute de financement de la part de ces argentiers et d’intérêt de la part des politiciens. 

Le sort fait aux intellectuels est tout aussi triste. J’en connais qui ont sombré dans l’alcoolisme avant de mourir. L’élimination physique ne consiste pas seulement à fusiller les gens ou les mettre en prison. Elle consiste aussi à les empêcher de se réaliser et de gagner dignement leur vie. On a cultivé la lâcheté chez bien des gens honnêtes et courageux et favorisé la corruption que l’on prétend combattre. 

Dans ce contexte de dépossession et de démission, même la riche tradition du panafricanisme a du mal à jouer son rôle. Celui-ci n’est plus interprété en termes d’alliances, de résistance et de solidarité entre peuples africains spoliés et humiliés mais en termes d’ajustement et d’alignement dans la course pour atteindre une « modernité » qui asservit. Nos élites sont fascinées par le modèle productiviste et consumériste et soucieuses de rassurer et de séduire les grandes puissances. Pensons ici au Plan du Népad tant vanté par les présidents sénégalais, algérien et nigérian en 2001-2002. Ce plan de « développement » continental plaidait en faveur de l’intégration du continent africain au marché mondial qui pourtant le prédispose à des échanges inégaux. En apparence, le Népad prétendait permettre l’avènement d’un développement et d’une paix durables, la démocratie, la sécurité et la satisfaction des besoins essentiels en infrastructures, en éducation, en agriculture, en eau, en culture et en technologie. Cela n’était qu’un leurre. Nous sommes à mille lieux de l’idéal panafricain. Les défis qui se posent au continent ne peuvent être affrontés de façon dispersée par des pays dont la marge de manœuvre est insignifiante face aux grands de ce monde. La solution viendra de projets régionaux intégrateurs qui se fondent sur la solidarité commune. La tradition panafricaniste que nous souhaitons actualiser devrait être mobilisée en vue de projets de partenariat émanant d’un processus démocratique avec des consultations populaires à travers le continent.  

Rel. : Les forces progressistes doivent donc travailler dans cette optique et ne pas seulement consacrer leurs énergies aux changements des têtes au pouvoir et à la seule alternance? 

A.T. : Oui, car ce n’est pas seulement par la voie électorale que le changement social s’imposera. Certes, l’élection ne saurait être en elle-même un problème. Elle le devient lorsqu’elle est meurtrière parce que conçue, organisée et orchestrée sous l’angle de la course au pouvoir pour le pouvoir. Les changements à opérer viendront de citoyens éclairés et non des puissances occidentales comme c’est le cas en ce moment. Pour cela, il suffit de faire ce qu’on ne fait pas : aider l’électorat africain, notamment les femmes et les jeunes, à s’imprégner des termes des questions de fond – la souveraineté alimentaire, l’industrialisation, le commerce, le financement, l’endettement, la libéralisation, la privatisation, etc. – et à amener les candidats aux élections à faire part de leur vision et de leurs réponses à ces questions. 

Rel. : Avez-vous l’impression que votre discours réussit maintenant à cheminer dans la société et les médias africains?

A.T. : Absolument. Les choses ont évolué depuis que j’ai publié L’étau (Actes Sud, 1999). Ce premier essai m’a valu bien des inimitiés auprès des chantres de la mondialisation. J’ai été présentée comme celle qui s’en prenait aux autorités politiques ou aux bailleurs de fonds, celle qui fait fuir les investisseurs. On n’avait pas l’habitude, en Afrique, d’interpeller des institutions aussi puissantes que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Mais les peuples d’Afrique se rendent compte que la résistance est de mise, qu’il n’est pas interdit de dire non et qu’on peut renouer avec notre capacité d’indignation et de révolte d’alors, quand on se battait pour nos indépendances.  

Le mouvement altermondialiste, à travers le Forum social mondial (FSM) qui a vu le jour à Porto Alegre et le Forum social africain (FSA) notamment, a grandement contribué à faire avancer les choses. Cela me fait chaud au cœur lorsque je vois de nouvelles associations se saisir des questions de fond, douter du discours dominant et réaliser que le Nord n’est pas monolithique. On assiste, comme lors des luttes de libération dans les années 1950, à l’éveil des consciences et à l’émergence de nouvelles formes de solidarité qui sont porteuses d’espoir, notamment venant des femmes et des jeunes. Il est fondamental de les aider à comprendre dans quel monde nous vivons. Parce qu’une fois qu’on a compris, on ne se laisse pas faire, ni par les tyrans de l’intérieur, ni par leurs maîtres à penser. Les médias constituent un facteur déterminant dans ce travail de construction d’une nouvelle conscience sociale et politique du fait de leur impact sur les opinions. Les familles sont de plus en plus éclatées, les jeunes mais aussi les moins jeunes n’ont d’oreilles que pour la télévision qui les invite à chanter, à danser et surtout à ne pas réfléchir. Ils se demandent d’ailleurs : à quoi ça sert de réfléchir puisque les diplômes ne leur garantissent pas de boulot? Dans ce contexte, je suis fière de faire partie de ceux et celles qui ont créé le Forum social africain qui a contribué à influencer l’opinion publique africaine et à faire admettre à de nombreux décideurs qu’il y a un sérieux problème avec le système néolibéral qui n’est pas incontournable – et surtout pas infaillible.

 


 

[1] Invitée par l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), Aminata Traoré y donnait une conférence d’ouverture mémorable qu’on peut écouter au <www.jqsi.qc.ca>.