Secteur Revue Relations

DOSSIER : Développement régional – Un Québec en morceaux

Abus sexuels et cléricalisme

Par : Jean-Claude Ravet

Le rapport récent d’un grand jury de Pennsylvanie sur les abus sexuels commis par des prêtres dans cet État donne la nausée. Plus de mille enfants, dont certains d’à peine un an, auraient été victimes de plus de 300 prêtres pédophiles, durant une période de 70 ans. Des crimes ignobles, pour la très grande majorité restés impunis, couverts par les évêques en poste, préoccupés davantage par la protection de l’image de l’Église et de son pouvoir que par celles des victimes. Une véritable honte.

Si ces crimes ont pu être commis en si grand nombre, au cours d’une période aussi longue et dans l’impunité la plus complète, c’est qu’ils ont bénéficié d’une « culture de mort » présente au sein de l’Église, comme le dénonce le pape François dans une lettre publiée le 20 août à la suite de ces révélations. C’est à l’éradication de cette culture de mort que l’Église doit s’atteler si elle veut mettre un terme à cette calamité. En cela, le pape vise juste. Cette culture s’exprime, notamment, par une conception mortifère de l’Église, le cléricalisme,  selon laquelle l’élite cléricale – prêtres et évêques, tous hommes, rappelons-le, de surcroît – posséderait un pouvoir sacré qui la met à part de l’ensemble des baptisés, faisant des laïques des chrétiens et chrétiennes de seconde zone, et ce, par droit divin. Ce cléricalisme si prégnant dans l’Église est un terreau fertile aux abus de pouvoir – dont les agressions sexuelles sont une terrible variante et les plus vulnérables, les premières victimes. Ces représentants du sacré se pensant intouchables et soustraits à la justice humaine élèvent autour d’eux des murs de silence et un climat de peur et de soumission.

Un autre aspect de l’institution catholique qui s’ajoute au cléricalisme, car il le renforce, doit être pris en compte : c’est son refus d’aborder avec ouverture les enjeux liés à la sexualité tels qu’ils se posent dans le monde actuel. Son incapacité d’accueillir la sexualité comme une dimension d’une existence épanouie ne peut que contribuer aux comportements déviants qui ont cours et à la politique de dissimulation inacceptable des autorités. Ce rapport malsain à la sexualité n’est pas non plus étranger au fait de considérer les femmes avec méfiance, ou encore de s’entêter à imposer le célibat comme une obligation sine qua non à ceux qui veulent devenir prêtres séculiers.

Le pape est conscient que cette lutte contre « toute forme de cléricalisme » est une tâche ardue, tant celui-ci est puissant dans l’Église et fait obstacle jusqu’à présent à une véritable réforme que François appelle de ses vœux depuis le début de son pontificat. C’est pourquoi il en appelle à l’ensemble des baptisés pour en venir à bout. Ce n’est pas pour rien que sa lettre s’adresse nommément au « Peuple de Dieu » suivant une conception de l’Église qui émane de Vatican II, selon laquelle celle-ci est fondamentalement un peuple de croyants, de baptisés, au cœur du monde – les différents ministères ecclésiaux étant des lieux de service, non de pouvoir. Cette conception s’oppose à celle qui prévaut couramment, sur laquelle repose le cléricalisme, voulant que l’Église soit une organisation hiérarchique pyramidale.

Cet appel surprenant aux laïques, hommes et femmes, pour qu’ils deviennent les acteurs principaux de la réforme ecclésiale est une première de la part d’un pape, mais en même temps un aveu d’impuissance. Son invitation au jeûne et à la prière, au terme de sa lettre, fait explicitement référence au sentiment d’échec des apôtres incapables de guérir un malade, relaté dans l’évangile de Matthieu (17, 21). Nous sommes devant un enjeu capital pour l’avenir de l’Église. Le cri bouleversant des innocents humiliés, qu’on a cherché à étouffer, fissure la muraille du cléricalisme. Qui fait siennes leurs souffrances doit se joindre à leur cri – qui est le cri même de Dieu – et s’engager dans une lutte à finir contre le cléricalisme. Sans quoi, non seulement une multitude de victimes innocentes en paieront encore le prix, mais l’Évangile continuera d’être trahi et Dieu lui-même, défiguré.

À ce titre, la remémoration du 50e anniversaire de l’Assemblée des évêques latino-américains, réunis à Medellín, en Colombie, en septembre 1968, ne peut que nous animer dans cette lutte. Elle qui a ouvert courageusement, dans un contexte d’oppression, les chemins d’une Église solidaire des pauvres.

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Chaque automne est pour nous l’occasion d’accueillir dans nos pages de nouveaux collaborateurs et collaboratrices : l’écrivain et parolier Marc Chabot, un collaborateur de longue date de Relations, signera le Carnet ; la théologienne Anne Fortin, retraitée de l’Université Laval, prendra en charge la chronique Questions de sens et enfin l’écrivaine Olivia Tapiero, qui a remporté, en 2009, le prix Robert-Cliche pour son premier roman Les murs (VLB, 2009), signera la chronique poétique, pour notre plus grand plaisir.