Secteur Revue Relations

DOSSIER : L'amour du monde - socle de toute résistance

75e de Relations – Le dialogue au service du monde commun

Par : Albert Beaudry

L’auteur a été directeur de Relations de 1980 à 1988
 
 
Tous les dix ou quinze ans, je suis amené à relire la présentation du premier numéro de Relations, celui de janvier 1941. On oublie. À mon âge, encore plus. Chaque fois, je m’étonne d’être surpris par la tenue du style et la pertinence du projet : « un groupe d’hommes chrétiennement libres jette un regard compétent sur les événements et s’en exprime librement à des hommes libres, en vue de la sauvegarde des privilèges démocratiques et d’une action sociale constructive ».
 
Oui, je sais : les « hommes » sont un peu agaçants. Mais rappelons-nous, les femmes n’avaient pas encore le droit de vote au Québec et je suppose que le langage inclusif était alors aussi difficile à imaginer que l’arme nucléaire. Quant aux objectifs de développement social que proposait la revue, on voudrait qu’ils soient atteints : abolir l’extrême inégalité des richesses ; donner une chance égale à chaque enfant, quelle que soit sa race ou sa condition sociale, grâce à une éducation appropriée à ses aptitudes ; sauvegarder la famille comme entité sociale ; redonner son sens au travail quotidien ; user des richesses de la terre comme d’un don de Dieu à tout le genre humain en songeant aux besoins des générations à venir.
 
Soixante-quinze ans plus tard, cependant, le monde a bien changé : consumérisme mondialisé, révolution technologique, réchauffement planétaire, explosion migratoire, disparition de certaines idéologies – ce qui inclut le discrédit, chez nous et ailleurs, de la tradition catholique.
 
Les prêts-à-penser, à la puissance Twitter, nous laissent sur notre faim. Il faudrait, n’est-ce pas, apprendre – ou réapprendre – à penser. À penser, pas quoi penser. L’équipe de Relations nous y invite. Et elle nous propose de le faire en cultivant l’amour du monde… À la suite de Hannah Arendt. Chez elle, l’amor mundi est structuré de manière augustinienne : en fonction du désir, du choix et de la volonté. Ce sont des vecteurs de pensée que j’ai vus animer l’équipe de la revue dans les années 1980 et que je reconnais sans peine dans le travail qu’elle fait aujourd’hui.
 
Le désir, c’est la passion intellectuelle en longueur (l’écoute critique de la tradition), en largeur (la curiosité et l’accueil de l’autre) et en profondeur (le besoin de comprendre et de débattre). Le choix, c’est le choix de la vie, car l’amour du monde, c’est d’abord et avant tout, l’amour de la vie, le combat pour la liberté. La volonté, c’est le projet obstiné d’humaniser le monde. Or, le monde « reste inhumain tant que les hommes n’en débattent pas constamment. Car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue[1] ».
 
Coïncidence ? Dans l’encyclique-événement Laudato Si’, le pape François fait du dialogue une action concrète. Le contraire d’une esquive pour gagner du temps : un outil de conversion personnelle et de salut collectif sur les plans politique, socioéconomique, diplomatique et environnemental. Une arme pacifique dans le combat pour la justice et pour la survie de la planète, enjeux qu’il juge indissociables.
 
Le dialogue est un exercice fécond, mais périlleux. Puisqu’il serait à la fois maladroit et présomptueux de jouer les Socrate, dialoguer, c’est nécessairement accepter de se remettre en question. Ce qui vaut, entre autres, pour l’Église, comme témoin, et pour la société québécoise, comme projet : les deux points d’ancrage de Relations.
 
Le couple religion-société a toujours occupé une place décisive dans la revue. Le rôle des chrétiens dans les luttes ouvrières et sociales, le rapport Dumont, la théologie de la libération ou l’enseignement social chrétien, par exemple, en balisent les 75 ans d’existence. Au moment où certains voudraient tourner la page, la question du religieux refait surface. Je pense aux débats concernant l’arrivée de milliers de réfugiés syriens, mais surtout à la tension plus subtile entre laïcisme et pluralisme qui caractérise désormais notre société. Je pense également à l’aide médicale à mourir, aux cours d’éthique et de culture religieuse, à la « Charte des valeurs » et au fondamentalisme, entre autres, enjeux que Relations a cherché à éclairer en profondeur pour nourrir le dialogue au service du monde.
 
Le souci du monde a encore inspiré à la revue, ces dernières années, sa critique de la démocratie libérale, confisquée par une élite technocratique et financière et axée sur le consumérisme. Critique qui répond à celle qu’elle adresse à l’institution ecclésiale, censée témoigner de la subversion évangélique des rapports de pouvoir, mais attachée par traditionalisme au cléricalisme et à la discrimination entre croyants et croyantes.
 
Oui, place au dialogue au nom de l’amour du monde. Et qu’il s’agisse d’accompagner la vie de l’Église, de repenser la société juste ou de « sortir du choc des civilisations », pour reprendre le titre du dossier du numéro précédent, Relations reste, en 2016, un outil de dialogue libre, accessible et courageux. Ce n’est pas un luxe. Ne l’oublions pas.

 


[1] Hannah Arendt dans une lettre à Karl Jaspers, le 11 novembre 1946.