Secteur Revue Relations

Interbible | La non-violence subversive de Jésus

Par : Jean-Claude Ravet

Dans mon précédent article, j’amorçais une réflexion sur la non-violence à partir de Matthieu 5,39-42, inspirée d’un livre de Walter Wink que j’ai lu il y a une trentaine d’années, Violence and Nonviolence in South Africa. La relecture qu’il faisait de ces versets m’avait bouleversé. Il est utile d’en rappeler les grandes lignes. L’appel à présenter la joue gauche est pleinement une résistance au mal, d’un type particulier. Quand Jésus dit « ne résistez pas au mal », il faut le comprendre non comme une non-résistance mais une résistance non-violente, une résistance qui n’utilise pas les armes de la violence et qui cherche plutôt à retourner cette violence contre elle-même. Une résistance qui ébranle les assises sociales rendant possible ce mal. Ainsi, ce à quoi Jésus invite ce n’est pas à se plier à l’injustice, à l’oppression, ce qu’il n’a jamais d’ailleurs fait lui-même. N’est-ce pas pour avoir dénoncé les dominations religieuses, politiques, économiques et sociales de son époque qu’il a été crucifié comme séditieux et hérétique ?

Aussi, faut-il comprendre l’appel à présenter l’autre joue à celui qui le frappe sur la joue droite comme une résistance active, terriblement subversive, mais qui met en jeu non pas la destruction de l’ennemi mais la dignité inaliénable de la vie qui ouvre autant pour la personne qui subit le mal que pour celle qui le commet un chemin de libération. Car la violence à laquelle Mt 5,39 renvoie – la gifle du revers de la main, celle du maître à l’égard de son esclave –, c’est à la violence sociale qui était coutumière aux personnes à qui s’adressait Jésus, caractérisée par l’humiliation, la déshumanisation des pauvres, leur pain quotidien. La parole de Jésus invite à prendre une initiative inouïe, au lieu de se soumettre comme les maîtres s’y attendaient : se tenir debout et digne quoi qu’il en coûte. À agir comme enfants de Dieu, aimés de Dieu. À signifier à ceux qui se croient autorisés à les humilier parce qu’ils sont leurs subalternes qu’ils sont égaux à eux et dignes de respect et de justice. À rompre avec les chaînes de la servitude qui consistent à accepter comme une fatalité d’être bafoués, avilis, humiliés. Dans La servitude volontaire, un contemporain et ami de Montaigne, Étienne de la Boétie, traduit bien un aspect que sous-tend la parole évangélique, quand, à propos de la domination du tyran, il dit : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre. »

La parole de Jésus invite à vivre en homme et femme libres, à ne pas soutenir l’oppression en agissant servilement comme le voudrait les maîtres, par peur ou parce que cela irait de soi. Certes, cette riposte évangélique n’augure pas des jours tranquilles pour celui qui choisit de prendre ce chemin. C’est sûr. Mais qui a dit que le chemin de vie proposé par Jésus était une promenade du dimanche.

Face à la violence économique

La parole de Jésus se poursuit ainsi : « À qui veut te faire un procès pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. » (Mt 5,40) Cette parole évoque un autre quotidien tragique des pauvres au temps de Jésus. Celui de l’endettement. C’était un des principaux mécanismes de dépossession des pauvres, comme aujourd’hui. La terre était la condition de vie digne des pauvres, elle leur assurait le pain quotidien. Or, la situation politique et économique au temps de Jésus faisait en sorte qu’il perdait le peu qu’il leur permettait de ne pas vivre dans la misère. Le tribut imposé par Rome aux habitants de la Palestine et les impôts réclamés par les monarques juifs à leur solde pour financer leur train de vie acculaient les pauvres à s’endetter à des taux d’intérêts usuriers. C’était une plaie pour les pauvres. L’endettement conduisait au dénuement total et au désespoir. Les pauvres incapables de  rembourser leur dette étaient jetés en prison, torturés, vendus en esclaves, eux et leur famille entière, on violait leurs filles. Les créanciers – souvent les grands propriétaires terriens ou les banquiers du Temple – accaparaient leur terre, orientant par la suite la production selon leur convenance, au détriment des besoins des villages et de leur population, acculées au désœuvrement  et à la faim. Les paysans ruinés étaient embauchés bien souvent comme esclaves pour exploiter ces terres. Les propos acerbes de Jésus à l’égard du Temple sont étroitement liés à cette situation socioéconomique scandaleuse dont était complice l’institution religieuse.

L’endettement généralisé des pauvres  a été d’ailleurs un des motifs principaux des révoltes populaires à cette époque. Ainsi, lors du soulèvement en 66 à Jérusalem, les insurgés s’empressèrent de brûler le trésor du Temple, car c’était là qu’était gardé précieusement le registre des dettes. Cette destruction  se voulait clairement un geste de libération : leurs « chaînes » partaient en fumée. Ne faut-il pas lire aussi la parole du Notre Père à l’égard de la remise des dettes à la lumière de cette réalité douloureuse, comme une invitation divine, toujours actuelle, à déconstruire au sein des communautés réunies en mémoire de Jésus, mais aussi dans la société comme telle,  les mécanismes et les structures de domination qui maintiennent les pauvres assujettis à une élite?

Il est courant que les créanciers aient recours aux tribunaux pour exiger le remboursement des dettes. Ainsi, quand Jésus parle d’un procès pour  réclamer le manteau à quelqu’un, les gens savaient ce que cela signifiait, ils comprenaient qu’il s’agissait d’un procès intenté à un pauvre – le manteau étant la limite au-delà de laquelle le créancier qui cherchait à se faire rembourser ses dettes ne pouvait franchir, selon la loi juive (Dt 24,10-13); le manteau pris en gage devait être remis le soir au pauvre pour qu’au moins il s’en serve comme couverture.Que veut dire alors la parole de Jésus invitant à remettre en plus du manteau la tunique au riche qui  accule le pauvre à la misère… laissant le pauvre littéralement nu. Ne met-il pas en scène le dépouillement total auquel le pauvre  est acculé? Ne met-il pas aussi en infraction le riche qui se retrouve responsable de sa nudité? La nudité du pauvre au cœur du procès est le signe sans le masque de la loi de la terrible violence que subit le pauvre à travers le « remboursement de la dette » : en remettant sa tunique, l’homme est nu et dévoile publiquement ce que masque la légalité et l’action du créancier qui se drape de la respectabilité de la loi : la terrible déshumanisation opérée par les puissants et les riches qui dépouillent les pauvres de leurs biens, de leur terre, de leur dignité, les humilient, les jettent dans le désespoir, les obligent à se vendre. La nudité de l’homme force l’assemblée comme le créancier à éprouver cette violence et la honte d’être dépouillé de son humanité. Elle met à nu un système d’oppression socioéconomique, fût-il soutenu et légitimé par les tribunaux.

Comme l’action en réponse à la gifle du maître, au verset précédent, cette parole de Jésus n’appelle-t-il pas à opposer à la déshumanisation normalisée la vérité libératrice de la dignité humaine. Dans les deux cas, Jésus ne donne pas de recettes, mais un principe d’action fondée sur la dignité inaliénable des pauvres, sur leur pouvoir de vérité révélant le « mensonge » institué sur lequel repose le pouvoir de dominer : faire prendre conscience que l’oppression et l’humiliation n’est pas une fatalité ni de l’ordre des choses, ni encore moins la volonté de Dieu, auxquelles on devrait se soumettre. Et que le fondement  de toute société doit être le respect de la dignité humaine, et que l’injustice est un mal inacceptable, qu’elle soit soutenue par la violence ou par le droit. Et que le pauvre, l’humilié, l’opprimé possède un pouvoir immense capable d’ébranler les assises du pouvoir et de faire émerger une nouveauté libératrice. Car la vraie liberté, n’est pas d’être libre parce qu’on est du côté des maîtres, mais de vivre de manière juste, même si cela doit nous conduire en prison.

Face à l’oppression

Enfin, le verset suivant (Mt 5,41) renvoie à une autre forme de domination et d’humiliation, l’oppression politique. « Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. » Cette parole évoque la pratique autorisée par le droit romain d’obliger tout citoyens de population conquise de porter la charge du soldat durant un mille, mais pas plus. Pratique humiliante imposée au peuple, caractérisant le pouvoir politique de soumettre. Encore là, la parole de Jésus retourne la loi injuste contre celui qui s’en prévaut. Non sans une teinte d’humour, elle invite à prendre l’initiative, non à se soumettre, en mettant en œuvre son pouvoir de vérité, révélant le « mensonge » de la loi qui justifie l’humiliation, mettant le soldat en infraction, passible de châtiment. Celui qui était de droit « inférieur », qu’on pouvait humilier impunément, affirme son « pouvoir » d’agir, sa dignité. Ce petit geste, qui s’apparente à une forme de désobéissance civile créatrice, ébranle symboliquement ainsi les assises même de l’occupation militaire fondée sur la consentement, par peur ou par opportunisme, à la domination.

Ce qui est clair dans ce passage de l’évangile de Matthieu (Mt 5,39-41), c’est que Jésus n’invite pas à éviter le conflit. Il appelle au contraire à l’affronter résolument mais en tant qu’artisan de paix et de justice. Chemin de vie et de lutte, certes périlleux et qui ne laisse pas indemne, car il implique que dans la résistance au mal, à l’injustice, à la haine, on mobilise le bien, la justice et l’amour, et non le mal, l’injustice et la haine, sortant ainsi de la spirale de la violence et du cercle vicieux de la domination, dans lequel les dominés deviennent trop souvent à leur tour les dominants, reproduisant à nouveaux frais les structures de domination qui défigurent l’humain et la création… le rêve de Dieu.

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