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Vivre ensemble

 

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Vol. 20 no 67

AUTOMNE 2012
Remettre l'intégration et la citoyenneté au devant de la scène

 

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 Article - Vivre Ensemble

  Éclairage sur la laïcité

Par Élisabeth Garant

 

Jean Baubérot et Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Paris, Seuil, 2011, 352 p.
 
Plusieurs personnes interviennent dans le débat public sur les enjeux de la laïcité, mais peu en sont des experts. Les sociologues Jean Baubérot et Micheline Milot, l’un Français et l’autre Québécoise, s’intéressent à cette question depuis de nombreuses années. Au fil de leurs collaborations, ils se sont mutuellement beaucoup apporté et ont enrichi leurs approches du concept de laïcité. Leurs réflexions ont gagné en profondeur et en complexité dans ce dialogue fréquent entre chercheurs enracinés dans des contextes culturels et historiques différents. Le livre qu’ils nous offrent témoigne de ce va-et-vient stimulant, mais aussi d’une riche complémentarité, autant dans leurs approches des questions abordées que dans leurs styles.
 
Le titre du livre, Laïcités sans frontières, en dit déjà beaucoup sur l’objectif poursuivi : montrer les configurations diverses de la laïcité selon les contextes nationaux et les moments historiques. La laïcité est considérée comme un « mode d’organisation politique visant la protection de la liberté de conscience et l’égalité entre les citoyens », ses deux véritables finalités aux yeux des auteurs. Les enjeux de la « séparation » – qui assure une autonomie de l’État par rapport aux traditions religieuses et qui permet à ces dernières d’exister sans contrôle émanant du politique – et ceux de « neutralité » de l’État – qui rend possible l’existence d’une pluralité de croyances et de références éthiques au sein de la société, de même qu’une égalité dans le traitement qu’on leur accorde – sont dès lors plutôt présentés comme des moyens pour les atteindre.
 
La réflexion proposée se décline en six thèmes composant les six chapitres du livre : les ancrages historiques, le concept de laïcité, les frontières entre les sphères privée et publique, la sécularisation, les seuils de laïcisation et la laïcité en France. Dans chacune des parties, les auteurs présentent les diverses positions sur ces enjeux, ainsi que de nombreux penseurs et chercheurs dont l’apport au débat est significatif.
 
Dans l’effort de rappeler l’émergence de la notion de laïcité, Baubérot et Milot consacrent un chapitre important à la pensée libérale de John Locke, qu’ils considèrent comme le premier ayant élaboré « une pensée philosophique structurante pour la laïcité » à partir de la notion de tolérance. Ils confrontent cette pensée à celles des penseurs républicains, mais aussi au test de la réalité empirique et de l’histoire, puisqu’il n’est pas uniquement question de débats philosophiques abstraits.
 
Le chapitre sur la notion de laïcité est très éclairant. Il propose six types de laïcité à partir d’une analyse des multiples aménagements mis en place dans différents pays. Cette section insiste sur le fait que les aménagements privilégiés sont des compromis issus des revendications internes, compromis qui sont en évolution et peuvent changer selon les époques et les conjonctures.
 
Le livre se termine par un chapitre fort instructif sur la laïcité française, qui est souvent présentée comme un modèle immuable à reprendre pour développer une laïcité au Québec. Les auteurs la présentent comme une laïcité « à la croisée des chemins ». Ils rappellent les tensions importantes qui ont traversé cette notion politique à différentes époques et montrent que les nouvelles réalités auxquelles la société française est confrontée sont loin d’être prises en compte dans les quelques mesures controversées prises ces dernières années.
 
Le livre est très fouillé et aborde plusieurs enjeux complexes soulevés dans nos débats sur la laïcité. Pour ceux et celles qui s’intéressent depuis peu à cette question, il est certainement préférable de se familiariser d’abord avec des écrits plus vulgarisés des deux auteurs, notamment La laïcité en 25 questions (Novalis, 2008) de Micheline Milot, dont le propos est très pédagogique, ou Les laïcités dans le monde (coll. Que sais-je?) et Histoire de la laïcité en France aux PUF, tous deux réédités en 2010, deux ouvrages forts utiles de Jean Baubérot.
 
Pour tous les autres, le livre mérite d’être lu dans un souci d’apporter une perspective historique à notre réflexion collective sur le sujet, mais aussi pour éviter d’aborder la laïcité québécoise à partir de raccourcis, malheureusement trop nombreux, qui teintent le débat public. Nous pourrions peut-être ainsi sortir des discours émotifs, paralysants et réducteurs qui caricaturent les options souvent appelées « laïcité ouverte » et « laïcité tout court ». Notre recherche collective gagnerait à identifier, au cœur de ces questionnements, ce qui correspond le mieux à notre réalité sociohistorique québécoise.
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Cette recension de livre a été publiée dans le numéro de la revue Relations de juillet/août 2012.


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