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Relations
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Article
- REVUE RELATIONS
Dépassant la lutte particulière, le combat pour la langue est le creuset de sens de notre existence commune
Amélie Descheneau-Guay
L’auteure est secrétaire de rédaction à Relations
On assiste périodiquement à la résurgence des débats sur l’anglicisation au Québec et des demandes des groupes de défense de la langue française. La grande majorité des Québécois semblent s’entendre pour protéger le fait francophone en Amérique du Nord. Si les contradictions ne manquent pas entre cette volonté et les véritables habitudes des Québécois, ce combat doit rester prioritaire en gardant toutefois en tête que dans ces débats sur la « bataille linguistique », c’est la réalisation d’une capacité politique qui se trouve souvent mise à mal. En effet, une simple position défensive fait oublier que la seule manière de sortir des retours répétés du refoulé est d’assumer pleinement la réalisation d’un État québécois.
La langue, une culture commune
La langue est le ciment commun d’un peuple, sa « culture » collective au sens anthropologique du terme. Elle est la structure symbolique première d’une société, où se déploient a posteriori des agirs collectifs et des luttes particulières – ce qui ne les empêche pas de s’unir pour faire cause commune lorsque nécessaire.
La langue est la dimension expressive de notre souveraineté (« voici qui nous sommes »). Le problème ici est que le Québec s’est constitué une identité collective non pas en référence à son originalité linguistique nationale, mais en tant qu’« étranger » dans un grand Autre (l’empire, les Anglais, le sous-continent anglophone, le Canada, etc.). Nous avons ainsi intériorisé le statut d’étranger qui demande, voire quémande des arrangements au grand Autre. Cela est évident dans le rapport que nous entretenons avec l’élite néoconservatrice actuellement au pouvoir à Ottawa, à qui nous demandons « un peu de français », s’il-vous-plaît Monseigneur.
À force de se définir en tant qu’étranger d’un grand Autre – comme si nous n’avions pas d’affaire à être simplement ce que nous sommes –, nous en sommes venus à être des étrangers à nous-mêmes et à adopter le statut confortable de victime. Cela explique entre autres notre difficulté à recevoir dignement, en tant que société d’accueil, d’autres étrangers (voir à ce sujet Michel Freitag, L’abîme de la liberté, Liber, 2011, p. 335-337).
Réinventer le nord de l’Amérique du Nord
Comment alors mener ce combat en rompant définitivement avec ces positions ambiguës et victimisantes héritées du Canada français? Tel est le défi à mes yeux. D’abord, tant que l’enjeu de la langue sera traité comme un faux-fuyant (l’affichage, les écoles passerelles, etc.), comme une question technique, cette bataille sera simplement la perpétuation d’une communauté québécoise étrangère à elle-même, une société dont on tolère l’existence qu’elle n’assume pas elle-même. Autrement dit, c’est seulement quand la bataille de la langue ne sera plus séparée de celle pour la conquête d’une capacité politique d’élever ce fait culturel en fait politique que l’on sortira du rapport infantile à l’Autre (canadien), qu’on arrêtera de tergiverser avec la dimension strictement technique de la langue. La société québécoise sera alors simplement le lieu de ceux et celles qui y existent et qui (s)’y tiennent. La lutte pour la langue renvoie donc inévitablement au passage de la société québécoise à un niveau supérieur de responsabilité politique et de solidarité collective. C’est en cela qu’elle est prioritaire. Comme le précisait le sociologue Gilles Gagné dans les pages de Relations (mai 2010), « il nous faudra un jour sortir du bavardage identitaire et entrer dans les conflits politiques réels qu’impliquent aussi bien la souveraineté que nous avons déjà que les responsabilités qui vont avec ».
Bien sûr, tout semble aujourd’hui condamner les formes de solidarité et d’appartenance aux cultures nationales et aux structures symboliques diversifiées que représentent les langues vernaculaires. Celles-ci sont perçues comme un obstacle à l’unification et à l’uniformisation par la langue du commerce et de la finance mondiales. C’est pourquoi l’indépendance du Québec offre une voie alternative, en donnant une forme politique autonome à un peuple de langue québécoise qui existe déjà, en réinventant « le nord de l’Amérique du Nord », selon la belle expression de Gilles Gagné. Autrement, nous jouons le jeu du système mondial qui se déploie contre les cultures et lamine toutes les formes de variations historiques de l’humanité, fixées dans des institutions collectives – comme dans la langue québécoise.
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