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Relations
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743
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Article
- REVUE RELATIONS
Le vote obligatoire n’est pas la solution aux causes fondamentales de l’abstentionnisme
Mouloud Idir
L’auteur est agent de recherche et de communication au Centre justice et foi La désaffection populaire à l’égard du processus électoral est devenue un lieu commun. Dans de nombreux pays, le taux d’abstention est souvent largement supérieur au nombre de votes obtenus par le parti majoritaire ayant accédé au pouvoir. Ainsi, lors des élections fédérales d’octobre 2008, le taux d’abstention se situait autour de 41 % – le taux de participation se chiffrant à 59,1 %, soit le plus bas de l’histoire canadienne – alors que le Parti conservateur accédait au pouvoir avec 37 % des voix exprimées. Si on regarde ailleurs, le politologue Ricardo Peñafiel nous fournit des données fort éclairantes sur le Chili – pays où le vote est obligatoire –, à la suite des élections présidentielles de janvier dernier. Il écrit : « Avec 13,26 % d’abstention, 2,94 % de votes nuls ou blancs et plus de 30 % de la population en âge de voter ayant refusé de s’inscrire sur les listes électorales, le refus du système reste l’opinion majoritaire au Chili [1] ». Il y voit une désaffection, non pas de la démocratie, mais d’une certaine conception de l’exercice politique et citoyen. Il me semble, en effet, expéditif et antipolitique d’associer le rejet du processus électoral traditionnel à une dévaluation de l’idée démocratique. Certains analystes n’hésitent pas, à tort selon moi, à qualifier de « contre-démocratie » ce désaveu électoral en ascension. Cette situation serait à déplorer du fait qu’elle serait annonciatrice d’une dérive censée nous faire passer d’une démocratie de projet à une démocratie de rejet. La défiance caractériserait donc nos sociétés et minerait les fondements de la démocratie; l’action politique serait devenue impossible et il faudrait en restaurer les conditions. Les tenants de ce point de vue, souvent grands défenseurs du « suffrage universel » et de son élargissement, semblent surtout meurtris par les déconvenues d’un électorat décidément rebelle et continuant à bouder l’isoloir. Mais ce rejet d’une démocratie réduite aux seules élections remet à l’avant-scène les conflits sociaux dont la visibilité est passablement restreinte dans nos démocraties contemporaines. Rappelons que déjà en 1975, les théoriciens de la Commission trilatérale – Michel Crozier, Samuel Huntington et Joji Watanuki dans leur livre The Crisis of Democracy – plaidaient pour une démocratie restreinte expurgée de toute participation citoyenne. Est-ce le vote obligatoire, tel qu’il existe dans une vingtaine de pays, qui redonnera de la substance à nos démocraties? Un effet artificiel Loin de répondre aux causes fondamentales de l’abstentionnisme, il me semble que le vote obligatoire – même si les citoyens seraient libres d’annuler leur vote ou de ne choisir aucun candidat en lice – ne ferait qu’augmenter artificiellement le taux de participation, sans que cela n’entraîne une réelle politisation ou une plus grande disposition à l’engagement social et citoyen. La grande légitimité du suffrage universel a été pendant longtemps liée au fait que la conquête du droit de vote était accompagnée de transformations sociales importantes. Celles-ci devaient ensuite être consolidées par la procédure électorale; elles offraient ainsi à des hommes et à des femmes une dignité que leur condition sociale leur déniait. Or, c’est rarement le cas aujourd’hui. Les électeurs ont souvent l’impression que leur part de souveraineté populaire leur échappe dans des élections sans choix où les élus agissent comme des chefs d’entreprise plutôt que comme des représentants du peuple. Réinventer la démocratie C’est donc vers d’autres formes d’action et de luttes politiques qu’il faut regarder si on veut continuer de défendre les intérêts que les verdicts du suffrage universel ne protègent plus. À défaut, le vote obligatoire ne servira à cautionner que des projets des partis politiques peu ambitieux et menaçants pour l’ordre dominant. Malheureusement, les défenseurs du vote obligatoire ne partent pas toujours de ce constat et ne prennent pas suffisamment en compte le caractère inachevé et sans cesse à réinventer de la démocratie. Car, face au pouvoir exorbitant du grand capital et des classes dominantes pour instiller leur idéologie, nos démocraties sont hélas bien peu contraignantes. Ce qu’il nous faut désormais est de destituer la démocratie en tant qu’emblème du libéralisme pour la réinventer en vue de retrouver ce qu’elle porte de plus fécond. Pour y parvenir, il ne faut surtout pas nourrir l’illusion qu’un changement social significatif peut aboutir par la seule voie électorale. On laisserait croire ainsi que l’espace politique est un simple espace neutre qui n’aurait pas à être investi d’une nouvelle logique qui induise de nouvelles formes d’organisation et de participation du peuple, mettant fin à l’invisibilité de l’immense classe des dépossédés.
[1] Relations, no 741, juin 2010, pp. 30-31. © Revue Relations/Centre justice et foi. Tous droits réservés. Crédits | Reproduction autorisée avec mention complète de la source. |
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