Secteur Centre justice et foi
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Chroniques du 70e anniversaire de Relations

Recueil des textes lus lors de la soirée soulignant le 70e anniversaire de la revue Relations le 14 mars 2011 au Gesù à Montréal :

Le mot du Provincial des jésuites du Canada français, Jean-Marc Biron, s.j.;

Le projet de Relations, par Jean-Claude Ravet;

De l’Affaire silicose à aujourd’hui, par Suzanne Clavette;

De l’Affaire silicose à aujourd’hui, par André Paradis;

L’engagement des chrétiens, par André Myre;

L’engagement des chrétiens, par Marco Veilleux;

La présence des femmes, par Albert Beaudry;

La présence des femmes, par Carolyn Sharp;

Le Québec cassé en deux, par Gisèle Turcot;

Le Québec cassé en deux, par Vivian Labrie;

Les arts et la culture, par Jean Pichette;

Les arts et la culture, par Catherine Caron.


Mot du Provincial
Par Jean-Marc Biron, s.j.
Provincial des jésuites du Canada français

Chers amis, membres de l’équipe de Relations et du Centre justice et foi, collaborateurs et collaboratrices anciens et actuels, distingués invités,

Lorsque parut le premier numéro de Relations, le 8 janvier 1941, les lecteurs découvraient une revue qui se démarquait par son orientation sociale et progressiste. À cette époque appelée par certains historiens « La Grande Noirceur », l’équipe de Relations, essentiellement composée de jésuites, apportait une vision éclairée sur la situation sociale, politique et religieuse du temps. Ainsi, Relations participait à sa manière au mouvement dans lequel s’enracinait déjà la Révolution tranquille.

À l’occasion du 70e anniversaire de fondation de la revue, nous pourrions reprendre ce que le fondateur de Relations, le père Jean-d’Auteuil Richard, écrivait à l’occasion du 40e anniversaire : « Aujourd’hui la revue se porte bien et demeure une entreprise apostolique importante pour la Compagnie de Jésus. » En effet, Relations, bien que gardant une saine autonomie qui lui est nécessaire, continue de s’inscrire dans le droit fil des orientations de la Compagnie de Jésus et est reconnue par les jésuites du Canada français, comme l’une de ses œuvres majeures. Alliant le domaine intellectuel et social, Relations offre de nouvelles façons de comprendre en profondeur les liens entre les structures et les mécanismes qui engendrent l’injustice et la richesse des solutions qui naissent de la solidarité.

La renommée de Relations s’étend largement au-delà du Québec et elle donne la possibilité à des penseurs et à des gens du terrain de participer à une même réflexion soucieuse de construire une société plus juste.

Comme Provincial des jésuites du Canada français et comme ancien directeur de la revue et du Centre justice et foi, je suis fier, au nom de mes compagnons jésuites, de reconnaître le travail des artisans et des artisanes de Relations, de celles et ceux qui ont œuvré dans le passé, comme ceux et celles qui y consacrent actuellement le meilleur de leurs énergies. Je souhaite longue vie à Relations.


Le projet de Relations
Par Jean-Claude Ravet

C’est comme un nain juché sur les épaules des géants qui m’ont précédé que je viens mettre en scène et en sens l’horizon immense d’une revue qui célèbre ses 70 ans d’existence. Relations est une revue d’hommes et de femmes libres, habités par une profonde conviction : comprendre le monde est une tâche essentielle et subversive qui vise à en faire une habitation humaine et à « empêcher que le monde ne se défasse » (Camus) sous l’emprise de la globalisation. Cette conviction est indissociable du sentiment de responsabilité à l’égard de la société qui l’habite, et particulièrement de la société québécoise – ce coin de terre qui nous est imparti.

La poète russe, Anna Akhmatova, écrivait dans l’avant propos de Requiem – un recueil écrit en souvenir des années d’emprisonnement de son fils – ceci :

Dans les années terribles des purges de Iéjov, j’ai passé 17 mois à faire la queue devant la prison de Léningrad. Un jour, quelqu’un a cru m’y reconnaître. Alors une femme aux lèvres bleuâtres qui était derrière moi et à qui mon nom ne disait rien, sortit de cette torpeur qui nous était coutumière et me demanda à l’oreille (là-bas on ne parlait qu’en chuchotant)
Et cela, pourriez-vous le décrire ? Et je répondis :
Oui, je le peux.
Alors une espèce de sourire glissa sur ce qui avait été jadis son visage.
(1957)

 Au-delà des enjeux de société qui y sont traités, la revue a pour mission de rendre compte de la vérité qui nous rend libre.

Oui, la vérité, j’ose ce mot qui est galvaudé, méprisé, honni pour mieux se repaître de mensonges et de demi-vérités. Pour mieux surfer à la surface des choses et des êtres. Pour mieux manger à tous les râteliers. S’indigner un jour d’une injustice, pour épater la galerie. Mais le reste du temps, faire l’éloge des maîtres. Et surtout faire en sorte que rien ne bouge et que jamais n’apparaissent les exclus, les bannis, les proscrits de l’espace public.

Mais qu’est-ce que la vérité, me direz-vous? Comme l’autre, qui s’est lavé les mains, pour bien montrer qu’il avait bien d’autres choses à faire que d’éprouver le mal dont il était complice. Non, la vérité n’a rien d’une certitude et d’une réponse toute faite. Cette vérité-là c’est le diktat des tyrans, c’est la prison implacable du présent : elle s’impose comme un carcan et étouffe la vie et ses rêves. Elle chasse de l’existence comme intruses les questions de sens. Elle vide la parole pour n’en laisser que la carapace sèche de l’excommunication ou de l’information aseptisée. La vérité qui rend libre et dont nous voulons rendre témoignage dans nos pages, ne peut être possédée. Elle s’éprouve dans l’expérience sensible du monde et des êtres – surtout ceux qui souffrent, humiliés, opprimés – et des injustices qui révulsent. Et du scandale du mépris. Et de la laideur des inégalités et de l’indécence des riches. Mais aussi au contact de la beauté du monde.

La vérité a quelque chose d’un héritage, celui des rêves bafoués, écrasés des humiliés et des damnés de la terre. C’est pourquoi elle prend souvent la forme de l’indignation. Pas celle qui rapporte. Mais celle dont il faut payer le prix. Qui nous somme d’agir pour ne pas se trahir. De creuser une brèche dans le réel. D’enflammer l’étincelle du possible, de libérer du passé opprimé sa semence subversive. C’est dans cette vérité que nous voulons persister.

Un autre poète russe, Ossip Mandelstam, en réclusion dans un village reculé de Sibérie, écrivait un de ses derniers poèmes :

Des monticules de têtes humaines s’étendent au loin,
Et moi, là-bas, je deviens si petit que j’échappe aux regards, Mais dans les livres souriants, dans les jeux des enfants,
Je ressusciterai pour dire : le soleil brille.
(1937)

Relations est née en 1941, en pleine guerre. Nous sommes toujours en temps de guerre. Une guerre d’un autre type, celle de la force et de l’argent contre la vie, et même le monde en tant qu’écosystème et matrice culturelle et symbolique de l’existence humaine. Une guerre qui se veut sans limite, immuable. Au nom du « tout est permis » et du « tout au profit ». La paix même devient partie intégrante de la guerre (Jan Patocka). Et nous, nous sommes une revue de résistants. Nous posons des mots, des pensées critiques, de la poésie sur les rails de la fatalité et du soi-disant progrès, sabotant ainsi le train de ravitaillements du front. Nous sommes une revue engagée dans un complot contre la barbarie rampante et l’insignifiance. Celles qui colonisent triomphalement toutes les sphères de l’existence.

Comprendre ce qu’il en retourne et meut le monde est un pivot de la révolte. Rompre avec la collaboration devient une exigence, ainsi que créer des liens de solidarité entre tous ceux et celles qui refusent d’appeler paix et progrès un état de guerre permanente.

Ce soir, nous allons entendre de quoi Relations est le nom à travers son histoire et ses artisans. Nous percevrons son visage. Ce qu’elle veut être. La voix des sans voix, des laissés- pour-compte. Et les mille visages qui la composent : ceux de la souffrance et de la joie, de l’angoisse et de l’espoir, de la réjouissance et des luttes, des écrasements et des surgissements du Québec et des peuples de la Terre.

Ce qui distingue Relations, au-delà de la qualité et de la profondeur de ses articles, de la pensée et de la langue de ses collaborateurs, de la beauté et du regard particuliers des artistes invités, c’est le souffle qui la porte, qui la soulève, qui nous entraîne à sa suite. Qui nous rend plus grands que nous ne le sommes en vérité. « Au commencement était la Parole, et la parole s’est fait chair » dit l’Évangile. Ce souffle est une parole. La Poésie du monde.

Comment ne serait-elle pas résistance, devant l’insignifiance? Autre chose est possible que cette affligeante réalité qui déploie derrière nos dos sa démesure implacable et hideuse, dépourvue de sens et d’humanité. Cette autre chose nous en cherchons, numéro après numéro, les traces et les germes.

La marche est longue, et le soleil tarde à se lever. Le silence est pesant.
La nuit est noire. Il fait froid.
Le monde semble se défaire sous les coups répétés de la guerre.

Cependant, dans le corps à corps de la marche solidaire, au creux de notre être, se pressent l’invisible enlacé dans le visible. Et cette vacillante lueur nous réchauffe, nous soutient et nous guide.


L’Affaire silicose, d’hier à aujourd’hui
Par Suzanne Clavette

Dès le départ, les fondateurs de cette revue avaient ainsi fixé son programme : travailler à améliorer « les relations entre les [humains] », des relations qu’ils souhaitaient voir devenir « meilleures ». Dans cette quête, ils ont traité de divers dossiers et problèmes de l’heure, au point d’en venir à pratiquer un véritable journalisme d’enquête. L’Affaire silicose constitue le point culminant de cette démarche.

En mars 1948, un numéro entier est consacré au drame silencieux qui se vit depuis près de trois décennies dans un petit village qui compte à peine 160 familles situé à 90 miles au nord de Montréal, Saint-Rémi d’Amherst, où une mine à ciel ouvert de silice est exploitée. La terrible « maladie de la mine » a déjà entraîné le décès de près de 50 travailleurs. Une trentaine d’autres seraient grandement malades, atteints de plein fouet par la silicose.

Cette maladie mortelle n’étant pas reconnue par les autorités, les familles des mineurs atteints se retrouvent vite sans salaire. Plusieurs veuves ont intenté des procès « en dommages » dans une tentative d’au moins obtenir une compensation financière. Un long article de Burton Ledoux décrit dans les détails la triste situation. Ainsi, pour une première fois au Québec, on vient de lever le voile sur un problème trop longtemps laissé dans l’ombre.

La sortie de ce numéro créa tout un émoi. Les 15 000 exemplaires de Relations s’envolèrent dans un temps record. La parution, par la suite, de cet article dans Ma paroisse a permis de le lire dans tous les coins du Québec. La reprise de la nouvelle par les grands journaux a alerté l’opinion publique. Bien des lecteurs signalèrent le courage de ceux qui venaient ainsi de briser la loi du silence.

Devant un tel succès, la réaction du camp adverse ne s’est pas fait attendre. Elle sera d’autant virulente que la sortie de ce pavé survient à la veille de la première réélection de Maurice Duplessis après la guerre. Désireux de ne pas voir ce dossier venir ternir sa campagne, il sera d’autant empressé d’appuyer les intérêts financiers en cause. D’autant plus que l’article incriminé met à jour les liens entre la famille Timmins et de grands intérêts américains à qui il vient de céder à bas prix les fabuleuses richesses en fer de l’Ungava.

Les compagnies en cause obtiennent un droit de réplique dans le prochain numéro. Non satisfaites, elles menacent de poursuivre les jésuites et demandent au Provincial des Jésuites une rétractation de la part de Relations. Devant le refus de son directeur, Jean D’Auteuil-Richard, les pressions sont telles que Mgr Joseph Charbonneau prend charge du dossier. Lui aussi cède aux pressions, laissant le champ libre au Provincial qui destitue Jean D’Auteuil-Richard, l’envoi au loin (à Sudbury) et nomme un nouveau directeur nettement plus conservateur qui publiera une rétractation.. Dorénavant, Relations ne devra plus déranger, perdant liberté de pensée, de parole et de presse. Cela va perdurer jusqu’en 1956.

Burton Ledoux devra se tourner vers Le Devoir pour faire paraître son second article sur l’amiantose à East Broughton au début de 1949. Pendant ce temps, la compagnie de Saint- Rémi décide de fermer ses portes et de tout raser, faisant ainsi disparaître plusieurs preuves.

Quant aux « procès » des veuves, lui non plus ne donnera aucun résultat.

Il faut avouer que dans l’Affaire silicose, il y a là noirceur certaine! Travailler à obtenir de « meilleures relations » entre les humains s’avérait, à l’époque de Duplessis, périlleux. Le courage de l’équipe de Relations est d’autant à souligner. La lumière venait de ce côté : même si elle a vacillé pour un temps, elle ne s’est pas éteinte…


L’Affaire silicose, d’hier à aujourd’hui
Par André Paradis

Relations est demeurée fidèle, au cours des ans, à l’esprit qui l’animait en 1948 lors de la publication du dossier-choc sur la silicose. Ce dont il s’agissait alors, c’était du mépris des droits fondamentaux des travailleurs québécois et de leurs familles. Ce dont il s’agit encore aujourd’hui, alors que la revue publiait en juin dernier l’article « Bannir l’amiante et son exportation dans les pays en développement », c’est du mépris des droits fondamentaux – le droit à la santé et à la vie – des travailleurs indiens, mexicains et vietnamiens.

Les enjeux se déplacent, sans toujours changer comme on le souhaiterait, et Relations n’a eu de cesse de dénoncer les injustices et les atteintes aux droits fondamentaux et d’élargir le champ de ses préoccupations à cet égard.

Un retour rapide sur les numéros des cinq ou six dernières années suffit déjà pour dresser un panorama de grands enjeux de droits et libertés de notre époque.

Dans un dossier de mars 2010, « Le combat contre l’impunité », la revue retrace la longue route suivie pour établir la justice internationale et souligne l’impunité dont jouissent les multinationales, notamment les minières, responsables, à l’heure de la mondialisation, d’un nombre croissant d’abus de toutes sortes des droits humains.

À l’occasion du 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, en décembre 2008, c’est à la torture que Relations consacre un grand dossier. Son titre « La torture: de l’interdit à la banalisation » décrit bien ce qui se passe depuis septembre 2001, quand, au nom de la « guerre contre le terrorisme », la torture connaît une nouvelle légitimisation. Il appelle aussi à faire le lien entre la violence du système économique et financier et la violence militaire et paramilitaire, le terrorisme d’État.

L’esclavage moderne est scruté sous ses diverses facettes dans un dossier publié en mars 2008 : prostitution, traite des personnes au Canada, enfants esclaves, situation des aides domestiques, etc. Pour contrer les « nouveaux négriers », Relations propose de s’attaquer en priorité aux causes structurelles : la misère, l’effritement des réseaux de solidarité, le déni des droits humains et l’impunité, des maux que la mondialisation néolibérale accentue.

Dans « Les veines ouvertes de l’Afrique », en décembre 2006, c’est le pillage systématique des ressources naturelles de l’Afrique et le rôle central que les compagnies minières canadiennes y jouent, avec l’aide soutenue de notre gouvernement, qui sont sous la loupe. Le Canada, capitale mondiale de l’industrie minière, a les mains sales. Les minières se braquent et poursuivent aujourd’hui pour 11 millions de dollars (!) la maison d’édition Écosociété et les auteurs de Noir Canada, Pillage, Corruption et Criminalité en Afrique…. un peu comme au moment où, en 1948, elles menaçaient les jésuites de poursuites en brimant la liberté d’expression de Relations…

Cette question de la liberté d’expression est centrale alors qu’on observe et subit la dérive du gouvernement Harper qui, de façon de plus en plus systématique cherche à faire taire les voix critiques, qu’il s’agisse de celles de Kairos, d’Alternatives, du CCCI, ou celles de responsables d’organismes publics de surveillance.

Relations est devenue une tribune importante pour dénoncer les injustices et les violations des droits humains, pour en analyser les mécanismes et réfléchir aux moyens d’y mettre fin. Il faut souhaiter que, sur ce front comme sur les autres, puisse continuer sa remarquable contribution et trouver une audience croissante.


L’engagement des chrétiens
Une équipe fille de la Révolution tranquille
Par André Myre

C’est une drôle d’expérience que celle de se pencher sur des numéros d’une revue à laquelle on a collaboré il y a quelque trente-cinq ou quarante ans. Les exemplaires, qui ont jauni dans leurs classeurs, ont pris l’apparence fragile des papyrus anciens. On se met à lire et on va de surprise en surprise. Le texte parle, mais il n’a pas qu’une voix, on y entend la chorale de celles et ceux qui ont repris les mêmes thèmes depuis. Il traite d’un sujet situé dans un moment précis du temps, mais c’est moins ce qu’il dit que l’on comprend, que la suite de l’histoire qui l’éclaire sous tous les angles. Les souvenirs enfouis remontent en surface, des visages lointains redeviennent tout proches, on se rend compte que, malgré qu’on vive dans le présent, on est d’une histoire sans laquelle aujourd’hui ne serait pas.

Je vous parle donc de Relations, juste avant que le Parti québécois ne l’emporte pour la première fois. Arrive un petit groupe de jeunes jésuites au comité de rédaction de la revue. Quelles belles et dures années. Dans mon expérience, la revue fut le seul endroit où, sur le sujet de l’engagement des chrétiens et des transformations de l’Église, il se fit un authentique partage d’opinions franches, dans un contexte de confiance réciproque, un partage impliquant les générations plus âgées des Irénée Desrochers, Guy Bourgeault, Jacques Chênevert, Julien Harvey ou Marcel Marcotte, et celle plus jeune des Michel et Gabriel Dussault, Pierre Lucier, Guy Ménard ou Yves Vaillancourt. Je les nomme parce que ce sont des hommes magnifiques que j’ai aimés.

Les thèmes touchant l’Église étaient plus fréquents qu’aujourd’hui, mais cette institution avait encore une présence imposante dans notre milieu et il n’était pas déraisonnable alors d’espérer qu’elle puisse un jour décider d’accompagner sérieusement son peuple dont le parcours historique le conduisait à une croisée des chemins. L’équipe dont je parle était porteuse d’une vision qu’elle avait développée parce qu’elle était fille de son époque. La politique pouvait et devait se faire autrement, cette équipe le savait parce que ses membres avaient déjà vécu le passage de Maurice Duplessis à Paul Sauvé (oh ! les inoubliables « désormais » de ce dernier). L’Église pouvait et devait se faire autrement, cette équipe le savait parce que ses membres avaient vécu le passage de Pie XII à Jean XXIII. Vatican II lui apparaissait comme la simple ouverture d’une fenêtre, alors qu’il aurait fallu rénover de fond en comble tout l’édifice. L’équipe n’acceptait tout simplement pas que l’Église puisse proclamer l’Exode d’un côté et, par son silence, signifier à son peuple d’ici qu’il devait rester en Égypte. Si la théologie de la libération avait un sens, elle l’avait pour l’Église d’ici autant que pour celle d’ailleurs. Il y avait, ici aussi, un peuple de pauvres, que l’institution ne voyait même pas, mais dont un prophète solitaire comme Jacques Couture relayait les cris, cris dont il fallait se faire l’écho dans la revue. Alors que le politique servait le capital, et l’Église, sa propre institution, l’équipe cherchait à montrer qu’il y avait un lien entre les aspirations à la liberté dont témoignait une tradition trois fois millénaire, les voix qui montaient de l’Amérique latine, en particulier, et celles de notre peuple d’ici. L’histoire est une. Tout comme, on le voit bien, parler d’hier, c’est toujours parler d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, comme à toutes les époques, l’espérance n’est qu’une toute petite flamme qui vacille dans les ténèbres. Aussi, est-il réconfortant de constater que Relations la porte encore, et que se poursuit la lignée de celles et ceux qui, s’ils ne verront pas la terre promise, gardent vivante l’indignation qui pointe vers elle. Longue vie à Relations.


L’engagement des chrétiens
Par Marco Veilleux

Pour dire quelque chose de la manière dont la dimension chrétienne est abordée par Relations, je vais me référer à une figure marquante de la Compagnie de Jésus au XXe siècle : Michel de Certeau.

Jésuite décédé en 1986, historien, philosophe et théologien, Michel de Certeau a publié de nombreux livres – dont un intitulé : La faiblesse de croire.

Dans cet ouvrage, il parle de la foi chrétienne comme « d’une expérience de la fragilité ».

Si Relations s’enracine dans le meilleur de la tradition chrétienne, il me semble que c’est justement par sa volonté de rendre compte de cette expérience.

•       Fragilité d’un regard posé sur le monde, à partir des pauvres et des exclus…

•       Fragilité d’une analyse sociale à contre-courant des pouvoirs…

•       Fragilité, enfin, d’une posture qui s’enracine dans l’esprit des Béatitudes et l’option de la Compagnie de Jésus pour « une foi engagée pour la justice »…

 La ligne éditoriale de la revue se caractérise donc par le souci de prendre en compte cette criante « fragilité du monde »… dans un contexte où toute une culture du divertissement et de la consommation nous conduit à ne pas entendre ce cri ou, pire encore, à l’exploiter pour en tirer profit.

Si la tradition chrétienne a encore quelque chose à proposer à nos sociétés, c’est certainement cette mémoire d’une « éthique de la fragilité ».

Fort de cette tradition, et sans jamais tomber dans l’ornière de l’endoctrinement, Relations propose à ses lecteurs d’aborder les questions ultimes de l’existence et du vivre-ensemble.

Car la fragilité, sur le plan personnel, nous confronte à l’énigme de la finitude et de la mort. Et elle nous place, sur le plan collectif, devant l’énigme du lien social.

Comme l’écrivait Michel de Certeau :

« Ainsi vécue, la foi chrétienne est une expérience de fragilité. Cette expérience n’est pas nouvelle. Depuis des siècles, des mystiques, des spirituels la vivent et la disent. Aujourd’hui, voici qu’elle se fait collective. Cette fragilité nous dépouille et introduit, dans nos forces nécessaires, la faiblesse de croire. »

Depuis maintenant 70 ans, page après page, Relations nous parle de cette « faiblesse de croire » : croire à cette fragile, mais nécessaire transcendance – qui est source d’engagement…


La présence des femmes
Bousculeuses…
Par Albert Beaudry

Élue à l’Académie française en décembre 1980, Marguerite Yourcenar y fut reçue par celui qui s’était battu pour qu’elle fût la première femme à y occuper un fauteuil : Jean d’Ormesson. Il s’empressa de lui dire que « les traditions – comme les femmes – sont faites pour être à la fois respectées et bousculées1 »… Un peu gaulois, il n’avait pas tout faux.

Un an plus tôt, Ginette Boyer était entrée au comité de rédaction de Relations : sans discours de réception, sans statut d’immortelle, sans épée et sans fauteuil… Elle n’en était pas moins la « première venue » dans ce qui avait été jusque-là – ne disons pas un cénacle, ce serait hausser Ginette un peu vite au niveau de la Vierge à la Pentecôte, ni non plus un club, car les entrailles nationalistes de maints rédacteurs jésuites en seraient révulsées – parlons d’un cercle de jongleurs unisexe.

Jongleurs car ils tentaient, ces clercs, de suivre l’actualité sans se laisser happer par l’idéologie dominante – qu’elle fût de droite fascisante comme en 1941 ou de gauche bientôt désenchantée comme en 1979 –, d’actualiser la foi chrétienne dans une société en voie de sécularisation galopante et de faire valoir la modernité démocratique dans une Église qui en était encore à régler ses comptes avec le XVIIe siècle, bref, ils essayaient de combiner « la justice et la charité », pour citer le liminaire du premier numéro.

Pourquoi des femmes au comité de rédaction de Relations… et je pense en première ligne à Ginette Boyer, Gisèle Turcot, Francine Tardif ou – du côté de Québec – à Annine Parent-Fortin et à une certaine Carolyn Sharp? En un mot, parce que la revue ne pouvait s’en passer.
Pour écrire? Sans doute. Et pourtant, dès le premier numéro de la revue, on trouve un texte d’Annette Labonté. Allez voir. Une page et quatre tableaux à la limite du soutenable sur une misère, à Montréal, qui paraît venir directement du XIXe siècle.
Pour traiter de la situation des femmes dans la société et dans l’Église? Assurément. Mais en décembre 1941, celle qui fondera l’Alliance française de Montréal2 signe un article étonnant sur « La guerre et la législation du travail féminin » où elle compare les droits des travailleuses en Angleterre et dans l’Allemagne nazie.

En fait, il ne s’agissait pas seulement d’écrire. Si le comité de rédaction de Relations ne pouvait se passer des femmes en 1979, c’était pour penser l’actualité en stéréo. Pour « tenir tête » : quelques « Monsieur Tête » avaient grand besoin, en face d’eux, d’une ou plusieurs « Madame Tête » pour décoder un monde qui ne serait plus jamais ce que leurs études classiques et théologiques les avaient préparés à affronter.

Y avait-il un plafond de verre? Il fallait en tout cas traverser les premières séances de travail avec les monstres sacrés que représentaient – pour elles comme pour moi – les Irénée Desrochers, Karl Lévêque, Julien Harvey, Guy Paiement… Or j’ai toujours pensé que le génie féminin saurait harnacher l’agressivité sublimée qui propulse la joute intellectuelle masculine.

Oui, « tenir tête »… pour faire vivre une tradition d’acharnement à penser et à s’engager. Et, de fait, les Madame Tête ont redonné vie, en les bousculant, aux traditions de la revue qui – entre vous et moi et de moi à vous – a quand même plus de gueule aujourd’hui qu’en 1979. Continuez, mesdames, à bousculer les traditions.

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1 Discours de réception de Madame Marguerite Yourcenar à l’Académie française et Réponse de Monsieur Jean d’Ormesson, Paris, Gallimard, 1981; p. 56.

2 Geneviève de la Tour Fondue


La présence des femmes Relations et les combats des femmes
Par Carolyn Sharp

Les histoires officielles retiennent peu les combats menées par les femmes; et cela tout autant pour la conduite des affaires du monde que pour celles du sacré. Relations refuse le silence sur les inégalités vécues par les femmes, dans la société comme dans les traditions religieuses, et elle croit que leurs combats doivent sortir de l’ombre.

Des luttes menées chez nous, dans le Nord mais aussi dans le Sud. Car, redisons-le, au Sud comme au Nord, les luttes des femmes ont le même objectif : la libération des femmes. Les numéros « Trois milliards de femmes », lors de la première Marche mondiale, et « Les femmes sur tous les fronts », qui donnait la parole aux femmes du Sud, en ont témoigné de façon éloquente.

C’est par la fougue de leur militance et la force de leurs solidarités que les femmes arrivent à faire changer des choses. Elles déjouent ainsi les traditions, les préjugés et les immobilismes pour gagner un peu plus de droits, de dignité et de reconnaissance. Des femmes dans l’Église et dans les traditions religieuses affichent une patience et une espérance têtue mais refusent de se taire. Des catholiques refusent le silence imposé sur l’ordination des femmes. Des anglicanes dénoncent les reculs de leur Église en regard de l’inclusion des personnes homosexuelles. Des chrétiennes, juives, musulmanes refusent les interprétations patriarcales qui font d’elles des croyantes de classe inférieure.

La revue veut rendre visibles ces contributions souvent ignorées de militantes, de féministes, de femmes engagées … Pensons aux dossiers consacrés à Madeleine Parent, à Hélène Chénier ou à des articles nous rappelant la mémoire de Léa Roback, d’Hélène Pednault, de Lhassa ou à des femmes toujours au front comme Aminata Traoré… Femmes de courage, femmes de persévérance, femmes qui osent être créatives pour que s’ouvrent des voies nouvelles, pour que nous puissions croire à d’autres possibles… Car les choses ne peuvent changer profondément si nous n’osons pas regarder la réalité autrement, si nous ne la pensons pas aussi avec l’expérience des femmes et si nous n’osons pas faire autrement.

Alors qu’on nous apprend, en ce mois de mars, que les femmes gagnent toujours moins que les hommes, qu’on interdit aux femmes fonctionnaires du fédéral de réclamer un salaire équivalent pour un travail d’égale valeur… Alors que le gouvernement fédéral démantèle depuis 5 ans des programmes ainsi que des mesures visant la défense et la promotion des droits des femmes et coupe le financement à des organisations de femmes… Alors qu’un vent de conservatisme souffle dans l’Église et fait reculer les minces avancées des femmes… Nous avons besoin de la parole de Relations.

Chaque combat gagné par les femmes, pour les femmes est une victoire pour toute l’humanité, pour les sociétés, pour les communautés de foi. Quand les droits des femmes ne sont pas reconnus, nous nous appauvrissons tous. Que ce projet d’humanité riche de toutes et de tous que porte Relations, hommes et femmes ensemble, ait encore longue vie!


Le Québec cassé en deux Les inégalités sociales
Par Gisèle Turcot

À la fin des années 1980, toujours axée sur un projet de société juste et sans exclusion, l’équipe de Relations a voulu porter un regard critique sur le développement économique et social qui a modelé le Québec depuis la décennie 1960. En octobre 1988 et en avril 1990 paraissaient les deux premiers d’une série de quatre dossiers intitulés « Un Québec cassé en deux ». On s’en souvient comme d’un exercice périlleux doublé d’une excitante aventure d’écriture: il fallait trouver les mots pour dire une réalité complexe et rendre accessibles de savants rapports de recherche!

Statistiques à l’appui, avant l’ère des magnifiques ressources de l’Internet, Julien Harvey, défricheur infatigable de manuscrits bibliques et brillant communicateur, s’appliquait à faire découvrir la géographie de la richesse et de la pauvreté chez nous. Des zones en croissance voisinant des zones en désintégration sortaient du paysage. Un processus de création des trois anneaux concentriques autour de toutes les agglomérations de quelque importance s’installait, dévoilant des écarts de moins en moins acceptables.

Tout se passe, écrivait Guy Paiement, comme si nous avions pris notre parti de favoriser les régions en croissance économique et de fortifier les villes de banlieue, laissant à leur sort les villes et les régions qui se vident et qui tombent rapidement dans le sous-développement social et économique. Les résidents de l’Abitibi, de l’Outaouais, du Saguenay/Lac Saint-Jean et de la Gaspésie n’eurent pas de peine à se reconnaître dans notre troisième dossier intitulé « Pas de pays sans les régions » (avril 1992). L’urgence de développer autrement s’imposait.

L’indignation devant les disparités constatées obligeait à mettre le doigt sur les effets pervers d’un modèle de développement qui, en distribuant les services gouvernementaux sur le territoire, créait des pôles d’attraction et des déplacements de population; il instaurait aussi un style bureaucratique de rapports aux citoyens. Un modèle qui risquait de mener à « l’effacement du social », selon le créateur des mots et d’images qu’était Guy Paiement. Qui ne se souvient de sa représentation du citoyen à plusieurs étages (un bonhomme sandwich) traité comme un « client » par autant de spécialistes, chacun selon leur expertise?

Cet exercice d’analyse sociale aurait été incomplet si nous avions laissé dans l’ombre la grande région métropolitaine. Un quatrième dossier, paru en octobre 1992, demandait « Que devient Montréal?» – avec ses « trous de beigne » – et attirait l’attention sur l’indispensable solidarité rurale et urbaine.

Ce regard posé pendant cinq ans sur les inégalités de la toile que le Québec moderne prétendait avoir tissée au bénéfice de tous fut dérangeant : des universitaires émettaient quelques doutes sur la fiabilité de nos sources; des fonctionnaires découvraient les effets inattendus de leurs planifications. Un exercice dérangeant mais tonifiant : l’effort de Relations pour interroger les pouvoirs cachés était de la même étoffe que celle qui a donné naissance au Collectif pour un Québec sans pauvreté. Une fois de plus, la revue s’est révélé un nécessaire lieu de conversation entre chercheurs et gens d’action, entre citoyens et détenteurs du pouvoir autour d’une même quête d’espérance et de justice pour tous.


Le Québec cassé en deux
Par Vivian Labrie

À l’approche du prochain budget du Québec, je reviens sur une observation dont j’ai fait état dans un récent numéro de Relations. Dans l’épaisse pile que constituait la documentation du budget de l’an dernier, le mot PIB revient 352 fois. Et le mot « inégalités »? Il apparaît 0 fois. Voici à mon avis le vrai déséquilibre budgétaire du Québec en ce moment. La réponse surprend et ne surprend pas : notre société est beaucoup absorbée par un rêve d’ascension économique qui ne peut que décevoir une grande quantité de gens, car c’est un rêve pyramidal, qui a besoin de beaucoup de perdants pour faire des gagnants.

Depuis les débats sur le Québec cassé en deux, en plus des cassures entre régions et quartiers, les écarts de revenus et de statuts ont augmenté dans la société, de même que la tolérance collective à ces inégalités. La solidarité sociale et fiscale s’est beaucoup érodée. Les politiques budgétaires du Québec et du Canada y ont contribué en souscrivant aux valeurs économiques dominantes. Le grand moteur de tout ça dépasse par ailleurs le Québec. Au Canada et aux États-Unis, on peut observer à partir des années 1980 un mouvement de reconcentration de la richesse vers les plus riches. En 2000, ceux-ci avaient récupéré des niveaux de revenus d’avant la crise des années 1920.

Faut-il voir ce mouvement comme un retour de balancier, comme une aggravation de la prédation d’un petit nombre sur l’ensemble qui met en péril la survie de notre espèce sur la planète, ou comme un soubresaut avant des transformations inévitables, qui considèreraient enfin les aspects sociaux et environnementaux dans les équilibres à atteindre ? Il me semble que c’est une question pour une revue comme Relations.

J’en aperçois une autre : en 2011, où sont nos laboratoires d’égalité et de retournement? En nous invitant à nous imaginer dans la position des plus pauvres, la présente télésérie Naufragés des villes nous fait revoir notre société et les enjeux liés à la pauvreté dans la parité et la disparité de notre condition ordinaire d’êtres humains. Elle nous met devant ce qu’il faut pour assurer et assumer collectivement un niveau de conditions matérielles dans lequel chacunE de nous pourrait vivre. Elle nous montre aussi la richesse des apports mutuels qui vont avec le fait de prendre soin les unEs des autres et ce qu’on manque à s’en priver. La question est à poser et reposer : où arrivons-nous à nous retrouver dans la parité de notre condition humaine ordinaire, avec nos fragilités, nos talents et nos intuitions des transformations à mettre en œuvre pour vivre mieux?

Il me semble que l’espoir est là, dans la possibilité de débusquer les systèmes générateurs d’inégalités et d’agir sur leurs mécanismes comme dans le soutien aux initiatives transformatrices. Une école primaire conviviale et sans rang, ça se pourrait. Des salaires plus rapprochés d’un juste milieu aussi. Un budget du Québec qui améliore les conditions de vie du quintile le plus pauvre de la population avant celles du quintile le plus riche, aussi. Pour que ça arrive, il faut sans doute se donner des preuves que la vie peut être meilleure ainsi et s’en donner le goût. Il est important que la revue continue à nous conter ça. Et si possible encore soixante-dix ans.


Les arts et la culture
Par Jean Pichette

 Relations n’a jamais voulu être et n’a jamais été une revue pour spécialistes. À sa façon, elle a toujours contribué, comme on disait jadis, à la formation de citoyens et de citoyennes « éclairés », capables de prendre en main le devenir de notre monde. Quand je suis devenu rédacteur en chef de la revue, en novembre 1999, j’étais convaincu qu’il s’agissait là d’un héritage précieux dont le Québec avait toujours besoin, peut-être même davantage, j’oserais le dire, qu’en 1941… Quelques mois avant mon arrivée, lors du décès de Jacques Lavigne, j’avais repris dans Le Devoir, où j’étais responsable de la page « Idées », des extraits d’un texte que ce philosophe avait publié dans ce même quotidien, en 1956. J’avais été frappé par la justesse de son propos, que je résume en une phrase : le Québec était en train de sortir de la religion de la même façon qu’il l’avait habitée, c’est-à-dire sans la penser. À l’aube du nouveau millénaire, cette exigence de pensée demeurait entière et exigeait à mes yeux la construction, urgente, d’un dialogue entre croyants et incroyants, une sorte d’œcuménisme élargi, si je puis dire. C’est pourquoi lors de mon arrivée à Relations, un aggiornamento de la revue me semblait s’imposer.

Certains ont alors pu craindre que Relations n’accorde une place trop importante à l’art – qu’elle accueillait pourtant depuis longtemps en ses pages, mais de façon moins appuyée – et ne devienne une revue « culturelle »; d’aucuns ont cru voir dans les changements apportés un virage théorique de la revue. Quand je regarde le chemin parcouru depuis par Relations, je crois pouvoir dire que cette impression a été dissipée. L’exigence de pensée que j’évoquais à l’instant était en effet tout sauf un cantonnement dans un espace théorique. Permettez-moi à cet égard de reprendre un court extrait de l’éditorial publié dans le numéro de septembre 2000.

« Les nouveaux habits de Relations ne sont pas une simple coquetterie postmoderne, écrivais-je. Ils témoignent d’une conviction : la résistance à la barbarie – même et peut-être surtout – lorsque celle-ci se dissimule derrière le “progrès”, ne peut plus faire l’économie de s’incarner dans un rapport sensible au monde que les apôtres du progrès ont trop souvent disqualifié, parce que non scientifique. L’art nous ouvre des portes et des fenêtres, alors que l’air du temps nous enferme dans des fatalités, joyeuses ou tristes. »

L’art comme espace de rencontre. Comme incarnation sensible d’une transcendance qui habite le monde. Comme lieu de partage entre gens de tous horizons frappés d’une même indignation face à une réalité réputée être condamnée à ce qu’elle est. L’art, autrement dit, comme espoir partagé d’un monde meilleur, parce que nourri d’un commun désir d’ouvrir la réalité sur d’autres possibles. Poésie au sens fondamental du terme, poïesis, transformation du monde qui n’est pourtant pas création ex nihilo. L’art est une pratique, une pratique dans le temps, dans la durée. À travers lui, le monde perdure, se reconnaît dans les images, dans les représentations qu’il se donne de lui-même et qui l’aspirent vers un ailleurs : l’art, autrement dit, insuffle de la fiction dans la « réalité ».

Revenons à la formation de citoyens et citoyennes « éclairés ». On l’a longtemps assimilée au déploiement de la Raison, accordant à celle-ci le monopole de la pensée critique, renvoyant du coup la religion dans l’orbite du conformisme, comme si ne se trouvait pas, là également, un extraordinaire ferment d’action sur le monde. C’est pourtant la Raison qui est devenue un éteignoir : confinée au royaume de l’efficacité et de l’instrumentalité, elle a peu à peu renoncé à penser le devoir-être, sans lequel aucun horizon de sens n’est possible, pour enfermer le monde dans une réalité positive à gérer. Cela rend-il obsolète l’idéal d’un citoyen éclairé? Certainement pas! Mais cet idéal ne peut plus faire comme si les fins de notre être-au-monde trouvaient dans l’au-delà ou dans la liberté individuelle leurs seules significations. À cet égard, la revue Relations me semble avoir toujours été exemplaire. L’aggiornamento entamé il y a une dizaine d’années ne se voulait donc pas rupture mais adaptation à la réalité contemporaine, comme le dit bien le terme, mais une adaptation pétrie du souffle critique qui anime la revue depuis ses tout débuts. Loin de favoriser la simple adaptation individuelle à une réalité à laquelle nous serions collectivement assujettis sans pouvoir mot dire, cet aggiornamento cherchait à ramener à l’avant-scène la question des finalités, dans l’épreuve partagée d’une vie, de vies qui trouvent précisément dans ce partage, dans l’ancrage concret et expressif qui noue tous les rapports à autrui, une richesse infinie, capable, par delà nos croyances, de nous donner des raisons – raisons communes, écrivait Dumont – de vivre.

Contre le nihilisme du déploiement sans fins – autofinalisé – des puissances techniques et économiques, l’art nous rappelle que la justesse des formes, qui est aussi la justesse des rapports à autrui, constitue en elle-même une fin, une fin partageable par tous et qui apparaît du coup comme une exigence de justice. Sur ce terreau, la pensée critique peut s’affiner et trouver échos. Relations le fait merveilleusement, mutatis mutandis, depuis 70 ans. Longue vie à elle!


Les arts et la culture
Par Catherine Caron

Dans le monde des jésuites, certains me voient sans doute un peu comme la « ballerine » arrivée à Relations il y a bientôt 4 ans. Ce n’est pas tout à fait exact, mais… ce n’est pas sans lien avec ce dont je viens vous parler ce soir, soit ce pont que Relations bâtit, surtout depuis une dizaine d’années, entre l’art et le social, entre les artistes, les intellectuels et divers acteurs de la société québécoise. Rares sont les publications dans lesquelles on retrouve un tel mariage à chaque numéro.

Ce pont, ce lien, ce dialogue constant n’est ni fortuit, ni accessoire. Il est, au contraire, l’un des puissants révélateurs de la vision du monde que porte la revue suivant laquelle l’art est un précieux rempart contre la barbarie, la technocratie, la médiocratie.

L’art accompagne – et crée aussi – des expériences de transcendance, de spiritualité, de beauté et de partage qui nous aident à vivre.

Et il est là aussi pour bousculer notre confort et notre indifférence, jeter à la face du monde et de nous-mêmes des questionnements et des miroirs… pas toujours flatteurs.

Si elle est soucieuse de la valeur et des sens de l’art ainsi qu’à ses formes engagées, Relations, au même titre qu’elle analyse d’autres réalités sociales, est de plus en plus attentive aux transformations et politiques qui affectent la vie d’artistes qui sont aussi des citoyens, des travailleurs, des pères et des mères de famille. Le numéro « Culture sous tension » de même que les carnets, tant celui de Bernard Émond que de Brigitte Haentjens, en témoignent.

Le Québec abrite de grands artistes de calibre international et c’est exceptionnel compte tenu de son faible poids démographique. Mais loin des feux de Tout le monde en parle, il existe aussi chez nous une dévalorisation de l’art ainsi que des poètes, danseurs, écrivains ou peintres de grand talent qui subissent la précarisation de leurs conditions de vie et de pratique.

Actuellement, le projet de loi C-32 sur le droit d’auteur menace de priver les créateurs du droit d’être rémunérés pour leur travail en permettant plusieurs utilisations gratuites de leurs œuvres. La production de documentaires, l’édition de revues littéraires, les tournées de spectacles à l’étranger, la réalisation de disques de jazz et de musique du monde comme celle d’Alejandro, la sauvegarde du patrimoine, etc., tout cela est affaibli non par un manque de ressources mais bien par la domination d’une vision marchande de l’art et de la culture. Une vision parfois populiste aussi, voire carrément méprisante sous le règne du gouvernement Harper.

L’artiste – comme la femme, l’étranger, le pauvre – est clairement dans la mire des saltimbanques qui nous gouvernent. À nous d’en prendre acte, de nous méfier du « pain et des jeux », pour continuer à bâtir des ponts, à tisser les solidarités qui seules peuvent créer des beautés du monde et mettre en échec le rapetissement programmé de l’espace de la démocratie, de la justice et de la liberté.

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