Secteur Centre justice et foi
Facebook Twitter Vimeo

Livret de la conférence-bénéfice de Jean Bellefeuille le 5 novembre 2014

Quand Julien Harvey a choisi le nom du Centre justice et foi, il a délibérément placé le mot justice avant le mot foi. Si l’engagement est souvent le même, aussi sincère, aussi radical ou aussi englobant, la foi est diverse, parfois chrétienne, parfois bouddhiste, parfois musulmane ou encore simplement humaniste. Alors, qu’est-ce qui nous conduit, qu’est-ce qui nous motive, d’où provient cette étincelle qui nous enflamme et nous propulse dans l’engagement?


Quand Élisabeth m’a offert de prononcer la conférence des 70 ans en mai dernier, j’étais alors encore habité par cette citation du roman L’Abyssin[1] écrit par Jean-Christophe Rufin en 1997 et que m’avait prêté mon ami Normand Breault. Avant de vous lire la citation qui me rejoignait profondément, voici le contexte : un jeune couple en route vers l’Abyssinie vient d’arriver au sommet d’une montagne pour contempler un magnifique coucher de soleil.

«-    Quel lieu magique! Ne croirait-on pas à tout instant qu’un Dieu va paraître entre les nuées?

  • Et que ferais-tu s’il tombait là, devant nous?
  • Eh bien, je lui dirais de s’asseoir, ici par exemple, sur cette pierre, parce que je suppose que c’est un très grand vieillard et qu’il est las.
  • Et puis?
  • Et puis je lui demanderais de nous bénir. Et nous parlerions de sa vie et de la nôtre.
  • S’il te donnait ses commandements?
  • Je lui dirais qu’ils sont déjà inscrits dans la créature et qu’il ne doit pas les confier à personne en particulier sous peine d’inventer des prêtres, des rois, des pères et du malheur.
  • Tu serais bien insolent et il pourrait t’envoyer ses foudres.
  • Et pourquoi cela? S’il y a un Dieu, il aime les hommes heureux. »

Cela m’a tout de suite fait penser à cette affirmation de l’évangéliste Jean qui écrit dans sa première épître[2] : « Pour vous, l’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous et vous n’avez pas besoin qu’on vous enseigne. » Le même Jean qui cite Jésus, dans son évangile (chapitre 10, verset 10), écrit : « Je suis venu pour que vous ayez la vie, et la vie en abondance. » La vie en abondance, c’est sûrement ce qui rend les femmes et les hommes heureux!

Déjà plus jeune, dans ma formation jésuite, j’avais appris qu’Ignace de Loyola avait vécu lors de son séjour dans les grottes de Montserrat une illumination si forte qu’il affirmait en avoir appris autant que ce que les Évangiles lui avaient révélé. Pendant sa « retraite », Ignace s’était dépouillé de toutes ses certitudes et, comme un homme neuf, s’était mis à l’écoute d’une « petite voix » qui l’invitait à aller au bout de l’amour de Dieu et des autres qu’il découvrait. Hérold Toussaint, dans un livre publié récemment sur Karl Lévêque intitulé Sociologie d’un Jésuite haïtien[3], mentionne qu’Ignace invitait ses compagnons à s’abandonner avec courage et confiance au mystère de l’incompréhensible que nous appelons Dieu. Ignace croyait, écrit Hérold, que l’homme peut expérimenter Dieu de façon immédiate.

L’intuition que j’ai et que je veux présenter ici c’est que tout être humain a cette « petite voix » présente en lui ou en elle, qui l’interpelle, lui souffle ses commandements, dirait l’Abyssin, l’instruit, dit Jean. Ce n’est pas le baptême qui donne cette « grâce » comme quelque chose venu de l’extérieur de soi. L’Esprit, le souffle, la force, sont présents en nous. Bernard Émond, cinéaste agnostique, parle lui aussi d’une « Présence » en nous dans le récent documentaire L’Heureux naufrage[4]

Le sens de l’engagement

Cette expérience d’une voix qui nous habite et qui peut interpeller vigoureusement des femmes et des hommes, croyants de façon très diverse, j’en ai été particulièrement et intensément témoin en 2001 alors que je faisais partie de l’équipe du CPMO (Centre de pastorale en milieu ouvrier) – devenu depuis lors le CPRF (Carrefour de participation, ressourcement et formation). Nous avions eu la tâche de rendre compte de la « Tournée nationale sur le sens de l’engagement social ». En est ressorti en 2002 un document intitulé De l’indignation à l’espérance, le sens de l’engagement chez les 20-45 ans. Avec cette recherche terrain, le CPMO voulait relever le défi de comprendre les préoccupations et le dynamisme qui nourrissent les personnes engagées socialement afin d’être en mesure de répondre aux besoins de formation et de ressourcement des militants et des militantes.

Le CPMO était convaincu que la spiritualité ou la foi des personnes engagées socialement demeurait bien vivante, même si souvent celles-ci ne s’identifiaient plus à une religion particulière. Nous avons donc voulu vérifier l’intuition suivante : « Se pourrait-il que ces personnes aient développé une spiritualité qui a des sources d’inspiration, des symboles et des rituels qui leurs sont propres? Comment nomment-ils le souffle qui anime leur engagement social et qui les garde mobilisés et motivés à changer le monde? »

Rappelez-vous, 2000 c’était la Marche mondiale des femmes, 2001, le Sommet des Amériques. J’ai participé aux deux, mais plus étroitement au Sommet des Amériques alors que j’y allais au nom du CJF pour réclamer une société plus équitable et que je me trouvais aux côtés d’une stagiaire du centre qui n’était pas chrétienne, mais qui n’en était pas moins engagée radicalement pour la cause de la justice, militante anarchiste avec tous les risques que cela comportait.

Ce qui m’a frappé dans cette recherche du CPMO, c’est que les personnes rencontrées ont été choquées, outrées, révoltées et souvent marquées pour la vie quand elles ont été exposées à – touchées par – la souffrance de l’autre, par les situations d’exclusion, d’appauvrissement, d’injustice flagrante. Elles y ont trouvé là leur motivation d’engagement. Elles nous ont dit que l’expérience qu’elles avaient vécue avait suscité un sentiment d’indignation, avaient réveillé une force, un feu, une voix qui les interpellait à l’engagement.

J’en cite deux extraits :

« Quand il y a des injustices, ça bouille tellement en dedans qu’il faut faire quelque chose. […] Si je ne fais rien, eh bien je reste mal avec ça. Donc, j’essaie de faire quelque chose. »

Ou : « Je trouve que quand ça brûle, ça brûle assez que tu te déniaises pour faire quelque chose et pour aller changer. Pour moi, ma foi c’est vraiment une poussée, un moteur. […] Quand ça brûle, tu n’as pas le choix. » […] Je pense que je peux mettre des mots là-dessus, mais que tout le monde va mettre ses mots personnels là-dessus. Moi, je pense que c’est Dieu. »

Ou encore cet autre témoignage : « Il y a quelque chose qui m’anime, une force quelque part qui me permet de continuer d’avancer. Je n’arrive pas à la nommer comme telle. Ça nourrit ma flamme. Mais je ne suis pas attaché à une étiquette. »

On constatait, dans cette recherche, que l’intériorité était perçue comme un « quelque chose » qu’on peut difficilement nommer mais qui renvoie à l’identité même de la personne, à ses profondeurs, à ce qu’elle est vraiment. C’était privé, intime, personnel à chacun. Au fond, disait la recherche, la présence de Dieu s’est déplacée pour se manifester plutôt dans l’intériorité individuelle de ces croyants et croyantes qui les pousse à s’engager et se dépasser.

Malheureusement, a-t-on constaté aussi, que leur foi, religieuse ou pas, était souvent vécue dans la solitude. Elle pouvait certes être nourrie par des rencontres de groupe, même par de grandes manifestations, mais l’individu était d’ordinaire seul, sans interlocuteur avec qui exprimer ce qu’il avait vécu ou était en train de vivre.

La question que cela posait à la recherche était alors : « Ces femmes, ces hommes, ont-ils vraiment besoin d’Église ou de communauté chrétienne ou de quoi que ce soit de ce nom?  Est-il possible que nous soyons en train de passer à un autre âge de la foi? » Nous y reviendrons. Mais ce qui est sûr c’est que ces personnes, dont plusieurs se disaient engagées au nom de leur foi chrétienne parce qu’elles se reconnaissaient dans l’expérience d’un Jésus qui avait pris parti pour les pauvres et les exclus, étaient en train de concevoir une nouvelle façon d’être croyantes au cœur du monde, qu’elles étaient en train de concevoir une nouvelle façon de faire communauté pour aujourd’hui.

Cette communauté, qu’on appelle l’Église dans le langage chrétien, pouvait aussi s’appeler le collectif, le club, le réseau, etc. Quel qu’en soit le nom, cette communauté était là pour soutenir, nourrir, relever, guérir. C’était un lieu privilégié pour vivre la confiance (la foi), la solidarité (l’amour) et l’espoir (l’espérance) sans lesquels il n’y a pas de salut, c’est-à-dire pas de voie d’avenir! L’avenir bloqué, c’est souvent ce qu’ont évoqué les jeunes de la recherche.

Une communauté d’engagement

Une autre expérience que j’ai vécue plus directement, c’était la fréquentation des Indignés du Square Victoria à la fin de l’automne 2011[5].  Ce mouvement, Occupons Wall Street, inauguré à New-York en septembre, regroupait au sein d’Occupons Montréal des manifestants qui se disaient « indignés » du contrôle du système financier par une minorité – le 1 % – au détriment de la majorité, d’où leur slogan « Nous sommes les 99 % ». Le samedi matin, sur une invitation de Richard Renshaw, je crois, nous allions faire une marche silencieuse autour du monument de la reine Victoria. Ce fut l’occasion d’y rencontrer des gars et des filles très informés, très articulés, mais surtout très indignés et très déterminés à faire savoir à la population et aux dirigeants que la situation socioéconomique actuelle n’était pas acceptable et qu’un autre monde était possible.

Leurs valeurs, leurs façons de vivre ensemble au Square Victoria et leur volonté d’intégrer les sans-abris et autres appauvris qui se joignaient à eux nous révélaient des personnes d’une riche intériorité, d’une spiritualité « laïque » impressionnante. Je n’ai pas eu de difficulté à faire le lien avec les personnes que nous avions rencontrées dans la recherche du CPMO. À côtoyer ces jeunes décidés à s’engager radicalement pour leur cause, nous étions quelques-uns à nous dire que dans les années 1960 ces jeunes seraient entrées dans les communautés religieuses pour vivre leur radicalité.

Mais un trait particulier que nous avons remarqué chez certains de ces jeunes et qui n’était pas présent chez les jeunes de la recherche de 2001, c’était le désir de faire communauté. En effet, un certain nombre des Indignés qui s’étaient reconnu une certaine parenté « spirituelle » – notez les guillemets – ont décidé de faire communauté en habitant ensemble après leur expulsion dans un édifice proche du Square.

Quelque temps plus tard, ils ont d’ailleurs demandé à rencontrer la CRC pour savoir si une communauté religieuse n’aurait pas une maison inhabitée à mettre à leur disposition. Ces personnes ne se réclamaient d’aucune appartenance religieuse particulière, ne se rassemblaient au nom d’aucune tradition de foi particulière. Mais elles partageaient une même vision de l’engagement, des questions semblables sur l’intériorité, des lieux et des moyens de ressourcement similaires et désiraient recomposer le langage et les rituels communautaires pour nourrir leur engagement. Je n’ai pas réussi à savoir ce qui est advenu de ce projet.

Dans cette perspective, qu’on soit disciple de Jésus ou qu’on fonde le sens de son engagement sur une autre croyance, religieuse ou laïque, il semble qu’une même force appelle à s’identifier aux opprimés et à se solidariser avec leurs luttes. C’est sur cette base que l’action commune est non seulement possible, mais féconde, rendant possible une même communauté d’engagement, de célébration, de ressourcement.

De nouveaux espaces théologiques

Ceci répond donc en partie à la question « Ont-ils besoin d’une Église? ». Ils ont besoin de se regrouper pour éviter la solitude désespérante, pour exprimer leur questionnement, partager leur projets d’engagement, nourrir leur intériorité. Ils le savent. Mais les occasions de le faire sont rares. Les défis sont énormes et les obstacles nombreux pour le réaliser. Pouvons-nous les aider dans leur cheminement?

Peut-être… Si nous acceptons d’abord que nous n’avons pas le monopole de la foi et de ses expressions. Pour Simon Pierre Arnold, moine bénédictin belge qui vit au Pérou avec les pauvres, avoir la foi c’est d’abord faire confiance à cette voix qui m’interpelle du plus profond de mon être. Les différentes manières de nommer cette « petite voix », cette interpellation, cette force, ce feu, ce souffle intérieur, qu’en d’autres temps on a appelé l’Esprit, l’appel de la vocation, voire Dieu ou le Christ, importe peu. L’important, dit Arnold dans son livre Où allons-nous?[6], « c’est de savoir dire notre foi avec des mots de la culture d’aujourd’hui, sinon la tradition, c’est-à-dire l’expérience de foi qu’ont vécue nos prédécesseurs, va se perdre au lieu d’éclairer celle que peuvent faire nos contemporains. »

Le souffle intérieur, la flamme, le désir brûlant, cette option viscérale, pour citer les expressions de plusieurs des personnes rencontrées, et qui les ont lancé dans l’engagement au service des personnes appauvries, exclues, ont été attisés et nourris par la fréquentation de personnes les ayant initiées à l’action collective et les ayant accompagnées dans leur démarche d’engagement. Mais le scénario nouveau auquel nous devons nous référer, dit Arnold, « c’est la création courageuse d’un langage différent pour nous faire comprendre, pour donner raison de notre foi et pour la nourrir dans la célébration et l’expression mystique ».

Dans le courant de l’année passée, j’ai parcouru le Canada avec André Beauchamp qui avait accepté de parler aux religieuses et religieux francophones du Canada de la nouvelle évangélisation dans le contexte d’une nouvelle cosmologie. Nous avons parlé de Pierre Teilhard de Chardin, bien sûr, dont André est un expert, et qui est redécouvert aujourd’hui par des théologiens et théologiennes qui ont adopté la nouvelle vision évolutive de notre univers.

À cette occasion, André nous a présenté une autre lecture du passage de l’Évangile de Jean où Jésus rencontre la Samaritaine. Cette rencontre ne peut pas mieux illustrer le défi de notre Église dans sa rencontre de l’autre. « Donne-moi à boire! » dit Jésus à la Samaritaine alors que tous deux brisent les interdits de leur monde respectif pour établir en toute liberté un dialogue qui ouvre à une bonne nouvelle. Jésus ne dit pas « Voici ce qu’il faut penser, ce qu’il faut croire, comment tu dois te comporter. » Il dit « Donne-moi à boire », c’est-à-dire parle-moi de tes espoirs, de tes détresses, de ce qui te fait vivre… ou mourir. Il invite au partage, il s’abreuve de l’autre, de sa richesse, de sa différence.

Et comment Jésus termine-t-il cet entretien? « L’heure vient, dit-il, où ce ne sera ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père. L’heure vient, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » Ne serait-ce pas là ce qu’entend Armold par la « Post-religionalité », c’est-à-dire la nécessité de recréer l’expression de la foi dans la culture contemporaine de ces jeunes qui s’ouvrent au spirituel, à l’expérience mystique – l’écoute de cette voix, l’attention à cette présence en nous – et qui relativise le « religieux » en tant que système fermé de croyances, de rites, de morale, de contrôle? Arnold nous dit que notre areligiosité, celle du Québec actuel, nous sauvera parce qu’elle est la condition d’une expérience nouvelle de la foi.

On retrouve cela dans le documentaire[7] de Guillaume Tremblay, L’Heureux naufrage, qui se penche sur l’ère du vide d’une société postchrétienne après le rejet collectif de la religion catholique. J’avais dit tout à l’heure que j’y reviendrais. Ce documentaire, présenté pour la première fois en septembre dernier au Festival des films du monde et fait d’interviews de personnalités québécoises et françaises, se décline en trois parties : après l’abandon en masse de la religion catholique, l’effondrement des grandes utopies politiques et la désillusion du libéralisme économique, il explore un certain naufrage, le fait de se retrouver face au vide, évacuant toute question spirituelle. Puis il explore des « questions indispensables, jamais explorées de cette manière chez nous » en interrogeant « les fondements de nos valeurs et de nos croyances ». Enfin il explore la foi libérée, pour la première fois, du lourd bateau de l’institution religieuse.

« Nous nous sommes tous retrouvé sur cette île », dit Guillaume Tremblay, « et nous avons recommencé sur de nouvelles bases. Après plusieurs années, la surprise est de voir que de plus en plus de gens s’intéressent à nouveau au voyage. Non pas qu’ils veulent reprendre le même bateau qu’autrefois, mais certains désirent en construire un nouveau, un plus beau peut-être. C’est leur souhait. C’est le mien. »

J’aime beaucoup cette métaphore du voyage. On pense aux apôtres dans la barque avec Jésus alors que la tempête fait rage. C’est cela la condition humaine, pas la stabilité dogmatique d’un système religieux à toute épreuve. Il faut prendre son vide spirituel en main et avancer, affirme le compositeur Stéphane Archambault. En faisant de l’intériorisation, on peut trouver une force plus grande que nous, qui veille sur nous, dit-on dans le documentaire. « La bonté n’a pas été éradiquée par le néo-libéralisme. Il y a 10 000 bénévoles qui se lèvent tous les matins pour aller au chevet des malades », déclare Bernard Émond. Il y a encore de la foi chez nous, mais « cette foi », affirme Alain Crevier, « n’appartient pas à la religion catholique, à aucune religion. Ça n’appartient qu’à vous. »

Ce voyage de gens qui ont fait naufrage me rappelle un autre naufrage, celui des disciples d’Emmaüs qui cheminent sur la route en ressassant leur déconvenue. Ils sortent de leur vide lors d’une expérience  mystique qui les bouleverse totalement et les propulsent en avant. Comme pour les heureux naufragés de Guillaume Tremblay, leur expérience spirituelle ne part pas de rien mais s’enracine dans les valeurs profondes que leur a laissées leur tradition religieuse. Puis, nous raconte l’évangéliste, « À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons. » La foi a beau n’appartenir qu’à soi, si elle n’est pas partagée elle peut s’étioler. Si elle est partagée entre des personnes qui font la même expérience, si elle accepte d’être confrontée, d’être interpellée, elle peut conduire à des engagements aussi audacieux que ceux des disciples de Jésus.

Avec des mots d’aujourd’hui

Je voudrais illustrer l’importance d’échanger sur la foi, de s’ouvrir à un autre langage en vous racontant une expérience récente que j’ai vécue avec le mari de ma cousine, un ingénieur de formation, donc un gars pratique. En été, je le rencontre une ou deux fois par semaine au camping pour de petites « réunions philosophiques », comme nous les appelons. Alors qu’il venait de célébrer son 50e anniversaire de mariage, notre discussion a porté sur le sacrement du mariage. Qu’est-ce que ça m’a donné de me marier à l’Église, m’a-t-il demandé? Est-ce que j’ai été un meilleur mari pour autant? Parce que je me suis marié à l’Église, est-ce que Dieu m’a aidé plus que celui qui s’est marié comme bouddhiste, ou au civil comme non-croyant?

Il y a 50 ans, je lui aurais probablement parlé de la grâce que confère le sacrement du mariage et que « cette grâce, propre au sacrement du mariage, est destinée à perfectionner l’amour des conjoints, à fortifier leur unité indissoluble. Par cette grâce, les époux s’aident mutuellement à se sanctifier dans la vie conjugale, dans l’accueil et l’éducation des enfants[8]. » C’est ce que dit le Catéchisme de Jean-Paul II. Nous avons plutôt échangé sur la beauté de l’amour, comment l’amour nous transforme, comment il nous décentre pour aller à la rencontre de l’autre, comment il nous motive avec l’être aimé afin de donner ce qu’on a de meilleur en nous pour donner naissance, que soit à un enfant ou à projet d’engagement pour un monde meilleur.

Nous nous sommes mis d’accord qu’un amour comme celui-là méritait d’être célébré, fêté, partagé avec nos proches, nos amis, qui en seraient témoins. Et la religion dans cela, me demande-t-il? Ma réponse a été celle-ci : « Tu as appris qu’un sacrement est un signe. C’est encore ça aujourd’hui. Comme chrétien, c’est-à-dire disciple du Jésus de l’Évangile, tu crois comme Lui que le plus important dans la vie c’est l’amour. Jésus a toujours parlé de Dieu comme Celui qui nous aime. » Le plus beau passage à ce sujet vient de la Lettre de Paul aux Romains : « Qui nous séparera de l’amour de Dieu? » Rien, dit-il en bref. Alors, quand l’amour se manifeste comme dans le mariage, c’est le signe de l’amour de Dieu pour nous, de son alliance indéfectible avec nous.

Qu’en est-il de la « grâce qui vient d’en haut nous sanctifier », me demande ensuite mon ingénieur? Je doute, lui dis-je, que Jésus parlerait en ces termes aujourd’hui. Je pense plutôt que Jésus est venu nous révéler ce dont nous sommes capables, que nous avons plus de souffle que nous le pensons, c’est-à-dire que nous avons en nous une force qu’il a appelé l’Esprit. Il nous a révélé ce qui est inscrit dans la créature, notre dignité d’être, tous, fils et filles de Dieu, notre capacité d’aller au-delà de nos limites apparentes, notre capacité d’accueillir la grâce quand nous ne sentons que pesanteur. Finalement, la grâce ne vient pas d’en haut, elle est en dedans. Mais nous avons besoin qu’on nous en parle, qu’on nous la dévoile, qu’on nous la révèle. La religion est notre révélateur, comme ce qui fait apparaître la photo qui est déjà là mais encore invisible.

Finalement, « mon » ingénieur et moi nous sommes mis d’accord pour dire que se marier et s’engager à faire en sorte que son mariage réussisse fait de nous une meilleure personne, en tout cas moins individualiste, moins égoïste, plus ouverte aux autres et sans doute plus interpellée (ça dépend du conjoint!) à se rendre utile!

Bon, je ne veux pas faire un cours sur le mariage, je voulais seulement illustrer qu’il est impérieux d’avoir un langage religieux qui dépasse la religion archaïque, magique et mythique pour s’ouvrir aux nouveaux espaces théologiques, à une autre cosmovision, comme nous y invite Simon Pierre Arnold[9],  afin d’apprendre à exprimer notre foi dans un langage adapté à nos contemporains, en harmonie avec la science.

Simon Pierre Arnold a des paroles très dures, je devrais peut-être dire plutôt très franches, en regard de notre langage religieux. Il dit que notre discours religieux a perdu toute légitimité sociale, politique et culturelle comme système d’interprétation de la réalité actuelle. Il affirme et je le cite : « Je crois que l’Évangile est encore lisible. Mais tout le reste, tout le reste est devenu illisible. » Je crois qu’il est important ici de remercier les autres confessions chrétiennes qui nous ont permis depuis plus d’un siècle de rendre lisible l’Évangile.

Déjà Rudolf Bultmann, théologien allemand de tradition luthérienne, dans les années 1920, parlait de la « démythologisation » du Nouveau Testament en cherchant à replacer la prédication de Jésus dans son contexte historique. J’ai eu l’occasion, lors de mes participations aux travaux de la Commission justice et paix du Conseil canadien des Églises ou, plus proche de nous, de mes participations au ROJeP (Regroupement œcuménique Justice et Paix), d’entendre l’Évangile me parler autrement que dans ma tradition, m’interpeller autrement.

Si vous avez lu l’ouvrage Les pages vertes de la Bible[10] écrit par David Fines, de l’Église unie, en collaboration avec Norman Lévesque, catholique, ou Jonas, le prophète de l’environnement[11] de David Fines encore, vous aurez été enrichi d’une lecture différente qui nous rejoint dans les défis écologiques actuels que nous essayons de relever. Depuis plusieurs années le Centre justice et foi dans son volet Vivre Ensemble fait appel à des personnes de différentes traditions religieuses pour mieux comprendre les réalités culturelles des citoyens et citoyennes qui composent la mosaïque québécoise de plus en plus colorée de croyances diverses.

La justice, une exigence absolue de la foi

Je crois qu’il est temps maintenant de dire un mot sur le titre de cette conférence : Justice et foi(s), mais « fois » avec un « s ».

Quand Julien Harvey, le jésuite fondateur du Centre justice et foi, a fait le choix final de ce nom pour le centre, il a délibérément voulu placer le mot justice avant le mot foi parce que, disait-il, c’est par l’expérience de la justice, de l’amour, que les gens sont conduits à la foi, pas l’inverse. L’approche praxéologique, dirait mon maître théologien Michel-M. Campbell, nous démontre bien que les personnes engagées ont découvert leur motivation quand elles ont été exposées à des situations d’injustice, quand elles ont été indignées par le sort qu’on réservait à leurs frères ou sœurs, aussi bien qu’aux autres êtres de la création et à la création elle-même.

Il faut savoir que Julien Harvey avait été l’un des artisans du fameux Décret 4 de la 32e Congrégation générale de la Compagnie de Jésus, tenue à Rome en 1975 et qui affirmait que « la mission de la Compagnie est le service de la foi dont la promotion de la justice constitue une exigence absolue ». Or dans le dernier numéro de la revue jésuite Promotio Iustitiae[12], consacrée au 40e anniversaire du Décret 4, le jésuite Alfredo Ferro écrit :

« La formulation du Décret 4 est le fruit de ce que nous appelons aujourd’hui l’indignation. C’est d’une part la réponse aux cris de ceux qui subissent des injustices et qu’entendent nos compagnons et d’autre part l’intention de rendre cohérente notre croyance au Seigneur Jésus, qui du point de vue de la foi, nous convoque à vivre profondément et de façon cohérente l’engagement et l’option préférentielle pour les plus faibles et les pauvres. »

Lors de cette congrégation en 1975, ce sont les jésuites de l’Amérique latine qui ont mis de l’avant ce décret, inspirés par la théologie de la libération qui prenait son essor, « une théologie avec une méthode particulière, écrit Alfredo Ferro[13], qui part du regard sur la réalité que vivent nos peuples qui possèdent des caractéristiques essentielles : ils sont pauvres, subissent des injustices et sont croyants. »

Cette congrégation de 1975 se tenait aussi dans la mouvance du Synode des évêques sur la justice dans le monde en 1971 qui demandait à l’Église de s’engager de façon préférentielle pour les pauvres, question d’être cohérent avec l’appel du Concile, en 1965, à partager les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des pauvres et des affligés, exprimé dans le document Gaudium et Spes (L’Église dans le monde de ce temps).

Ces reformulations de la mission de l’Église et de la compréhension de la foi ont toutes été le fruit de ce qu’Alfredo Ferro a appelé l’indignation, l’indignation devant les injustices de toutes sortes que l’on ressent du moment où l’on décide de sortir de son confort pour s’exposer à la réalité de l’angoisse des pauvres et des affligés qui se comptent par millions aujourd’hui : refugiés, déplacés, affamés, malades, etc.

Aujourd’hui, comme je le faisais remarquer précédemment, nous rencontrons des jeunes qui vivent cette indignation qui est le moteur de leur engagement. Cet engagement est souvent le même, aussi sincère, aussi radical ou aussi englobant, mais la foi est diverse : parfois chrétienne, parfois bouddhiste, parfois musulmane ou encore simplement humaniste, voire écologiste. Comme le dit le chanteur Samian « Un seul Dieu, mais plusieurs noms! »[14]. Dans le fond, c’est toujours la même « petite voix », qui peut parfois se faire tonitruante, qui parle au cœur de chacun et chacune qui se dispose à aller au fond de soi, à s’ouvrir à sa vie intérieure. Car cette exigence d’amour, de justice est inscrite en chacun, disait l’Abyssin.

Chaque tradition religieuse a la responsabilité de révéler à ses membres que cette voix est là présente en eux et elles, et les interpelle. Chaque tradition a la responsabilité de faire vivre à ses membres l’expérience de l’écoute intérieure, la responsabilité de faire éclore en eux les valeurs qui y sont inscrites en germe. Chaque tradition religieuse a la responsabilité d’amener ses membres à s’exposer aux souffrances du monde pour qu’ils puissent tomber en état d’indignation comme on tombe en amour, afin de s’engager pour que tous aient la vie en abondance.

Dans ce sens, le rôle du Centre justice et foi (qui pourrait un jour s’écrire le Centre justice et fois) est de s’ouvrir à tous ceux et celles qui, quelles que soient leurs convictions profondes, désirent nourrir leur engagement, nourrir leur espérance en s’instruisant de témoignages, d’analyses et d’utopies. Il s’agit, au terme, d’en faire des gens heureux comme le Dieu de l’Abyssin désire en avoir!

Le Centre justice et foi doit-il rester chrétien? Cela importe peu. Ce qui importe, c’est que les personnes qui le forment aient une profondeur dans leur foi. Des gens athées diront encore comme ils l’ont déjà dit quand je travaillais au Centre en 1998 : « Soyez profondément chrétiens si vous devez l’être, fidèle au témoignage du Jésus de l’Évangile, traversés du même Esprit. Car, alors nous nous reconnaissons une parenté avec vous et votre engagement motive le nôtre. »

Jésus disait « Il y a beaucoup de places dans la maison de mon père. »[15] Je suis persuadé qu’il y a là des places pour les croyants de tous crins qui poursuivent le même rêve qu’un autre monde est possible. Les chrétiens l’appellent le Royaume, d’autres placent leur espoir dans ce monde. La théologie évolutionniste nous invite à penser qu’il n’y a peut-être qu’un seul monde, en transformation[16]. C’est sans doute pourquoi nous avons tous des airs de famille. Ceux et celles d’entre vous qui ont eu le privilège de marcher dans les rues lors du Printemps érable ont expérimenté cette parenté et, pendant le temps qu’a duré cette « grand-messe » de la solidarité, vous avez sûrement senti l’Esprit du Juste planer.

Parlant de planer, permettez-moi d’atterrir et de vous dire merci de m’avoir donné l’occasion d’exprimer quelques-unes de mes intuitions de foi. Merci au Centre justice et foi, par ses différentes composantes, de nourrir mon esprit critique, de me faire voir qu’un autre monde est possible. En terminant, je cite Patxi Alvarez qui a écrit l’éditorial de la revue jésuite mentionnée précédemment[17] : « En 1995, la CG 35 a affirmé que l’engagement à promouvoir la justice avait été un merveilleux don de Dieu; celui-ci avait placé la Compagnie en bonne compagnie, au côté du Seigneur, près du pauvre et avec des hommes et des femmes œuvrant pour un monde plus juste. La Compagnie a fait l’expérience d’un renouveau de sa foi, de son espérance et de son amour (D. 3, #1). »

Vous serez d’accord avec moi pour affirmer que le Centre justice et foi a été digne de ce don de Dieu en travaillant sans relâche au service de la foi dont la promotion de la justice est une exigence absolue.

Merci et… longue vie au CJF!


[1] Jean-Christophe Rufin, L’Abyssin, Gallimard, 1997.

[2] Première épitre de Jean, chapitre 2, verset 27.

[3] Hérold Toussaint, Sociologie d’un Jésuite haïtien, Presses Nationales d’Haïti, 2014.

[4] Tremblay, Guillaume, L’Heureux naufrage. L’ère du vide d’une société postchrétienne, documentaire, 2014.

[5] Les « indignés » de Montréal ont occupé le Square Victoria, rebaptisé « Place du Peuple » ou « Place des peuples » selon les sources), en y campant du 15 octobre 2011au 25 novembre 2011.

[6] Simon-pierre Arnold, Où allons-nous?, Éditions Paulines, 2014.

[7] Tremblay, Guillaume, op.cit.

[8] Catéchisme de l’Église catholique, no 1641.

[9] YouTube : <https://www.youtube.com/watch?v=86a9kAfeJc8>.

[10] David Fines et Normand Lévesque,  Les pages vertes de la Bible, Novalis 2012.

[11] David Fines, Jonas, le prophète de l’environnement, Novalis, 2012.

[12] Promotio Iustitiae, no 115, 2014/2.

[13] Ibid. p. 23.

[14] Tremblay, Guillaume, op.cit.

[15] Évangile de Jean, chapitre 14, verset 2

[16] Je vous invite à lire Phipps Carter, Evolutionaries, Harper Perennial, 2012. Il présente des scientifiques, des philosophes et des maîtres spirituels qui essaient de mettre à jour, dans une nouvelle cosmovision, notre compréhension culturelle et spirituelle de la nouvelle réalité que nous présente la science.

[17] Promotio Iustitiae, op. cit. p. 5